Sauveterre de Béarn

Le 05 Juin 1999

Découverte d’Orthez, et rien ne presse. J’ai délesté mon sac, de presque trois kilos ! Faute de pouvoir me séparer de la tente, j’ai fait un tri monstre. Le colis est parti chez Mamy-Papy. Je me sens si légère.
En l’église… un accord profond, joie paisible.  Pas de soleil, un peu de pluie, cela est sans importance.            

Départ tardif, je ne suis pas le parcours fléché qui fait un détour de presque 4km.
Plus loin, retrouvant les marques, je décide de les suivre. Le chemin, que j’ai docilement emprunté, s’est peu à peu étoffé d’épineux de toutes sortes, peu à peu mais sûrement. Finalement, il a fallu se le tailler dans un enchevêtrement de piquants, se graffignant bras et jambes. Pourquoi ne pas avoir rebroussé ?
Têtue, la dame, elle n’aime pas retourner en arrière ! Pourtant, j’étais sur le point de faire demi-tour, lorsque j’entends un chien aboyer. Au-delà du couvert, une maison, un homme sur la terrasse qui me regarde tout en se délectant de je ne sais quelle nourriture : « J’avais un petit creux », me dit il tranquillement. Je lui fais remarquer l’état pitoyable du chemin, il sourit : « Oui, il y a un petit bout de ronce, mais après c’est l’autoroute ».
Je poursuis l’effort en maudissant ses petits creux, petits bouts… Après c’est vrai, l’autoroute : une voie royale, de pelouse verte et douce.

A Hôpital d’Orion, sur un parking près de l’église, je m’arrête. Une famille pique nique et me propose de partager son repas. Pas envie de parler, suis dans mon antre : « Non, merci, c’est gentil… ». Je vais chercher de l’eau, comme souvent j’en trouve derrière l’église.
De retour, la gourde à la main, qu’un cycliste arrive. Il me demande où j’ai trouvé de l’eau, il se présente : il vient de Tours, il va à Compostelle… Il est bavard, mais bavard ! Un peu déprimé par les premiers jours de solitude, sûrement, je reconnais ce qui m’habitait. Mon silence, ne semble pas le gêner, il parle pour deux. Pain, pomme, fromage, c’est le menu du midi, un morceau de saucisson à l’occasion, c’est le cas aujourd’hui. Lui sort son réchaud à gaz, et met de l’eau à bouillir pour cuire des pâtes. Il me fait remarquer que pour tenir le coup il faut des sucres lents. J’ai fini de manger que l’eau commence tout juste à frémir. Il est temps pour moi de reprendre la marche.

Plus tard, il me rejoint sur la route, une route déserte parce que fermée à la circulation pour cause d’effondrement. Etrange ambiance sur cette route, un silence dense qui nous fait proches. La montée est rude, il m’accompagne un bout à pieds. Avant de repartir, il veut me prendre en photo, à mon tour je saisis son image.

Le voilà qui prend de la distance, filant dans la descente, disparaissant dans la grisaille du jour ouateux. Ne reste que la brume dans laquelle à mon tour je disparais.

J’ai bien grimpé, ces côtes sont à mon rythme, nous allons ensemble. Pose dans une grange isolée où finissent de vieilles machines agricoles.
La pluie se met à goutter au moment de repartir. J’enfile le K-way qui très vite ni suffit pas, alors la cape. Ainsi, j’arrive à Sauveterre de Béarn.
Il ne pleut plus, l’air est frais. Mes pas résonnent dans cette rue qui mène au centre ville. Pas de trottoir, l’enfilade des façades, et, d’une fenêtre ouverte une musique s’échappe. L’onde rebondit, balle de murs en murs. Personne dans cette rue.
Plus loin un café. La salle est grande, pleine de gens de tous âges. Ils sont tous là, dans un brouhaha coloré. Personne ne semble remarquer mon entrée, ils sont absorbés dans leurs discussions animées et joyeuses, pourtant je suis vite servie.
Me sens bien, chez moi… en quel autre endroit pourrait-on se sentir accueilli sans que l’on prête attention à soi ?
Alors que je me lève pour partir, un vieil homme s’approche de moi. Il me prend la main, la retient longuement, me demande s’il peut m’embrasser. Suis surprise, il me sourit : « Ce sera pour une autre fois. ». Autour rien n’a bougé.

La pluie a repris. Je pars à la recherche de la chambre à 100Frs, dont il est question sur l’un de mes “prospectus”, elle est, paraît-il, réservée aux pèlerins.
À ce prix là, je cherche un hôtel ordinaire. Et voilà, l’hostellerie du château, un immeuble classé, entre vieilles pierres et lierres.
Il y a l’arrivée sous la pluie battante, l’hésitation devant la porte, et… Elle a compris tout de suite, silencieuse elle me conduit jusqu’à la chambre. Toute dégoulinante, je traverse un hall immense, des guéridons, des marbres, et l’escalier majestueux.  Je voudrais me déchausser, ne pas salir le tapis aux fleurs défraîchies, mais elle file devant, il me faut la suivre.
La chambre sent bon la cire et le parquet craque sous chaque pas. Deux grands lits  près d’une belle armoire, et les volets restent clos, me dit la dame. C’est bien, tout est bien.
Elle me demande si je souhaite dîner. Oui, tout est oui. Dehors la pluie, dehors le froid, dedans tout est paisible, hors du temps.

La serveuse m’installe face au bar, la table est bancale, dans un vase du jasmin. Des clients se dirigent vers une salle qui doit être celle du restaurant. Derrière la fenêtre, une terrasse battue de bourrasques.
Le parfum envoûtant du jasmin, la saveur des mets, la robe du vin, les va et vient de chacun, les arbres qui s’égouttent, la nuit tombant … je suis de toutes ces trajectoires.
Survient une éclaircie, la terrasse étincelle un instant, le silence pénètre la maison.
Dans ce décor suranné, au bout de ce jour si particulier, se réalise ce qui était promis.

 

 

 

Un vieux monsieur joue de l’accordéon

Le 04 Juin 1999

La nuit a été étoilée de nombreux réveils, trop chaud, trop froid sans la protection de la toile. Et puis… le vertige devant cette immensité du ciel révélée par l’obscurité. L’observateur était là, qui guettait.

Il est midi, elle passe près d’un manoir. Les volets sont fermés, le parc est si beau, elle aimerait se poser sur cette herbe à l’ombre du grand cèdre, mais avec ces murs… alors, elle pique nique devant la grille du portail, afin de profiter de la vue. Puis, elle s’aventure dans un petit chemin qui longe la propriété, et s’aperçoit que le mur s’arrête au coin. Rien pour empêcher le passage !
Elle n’aime pas ce qui vient se dire, se peut-il qu’elle passe à côté, que cela l’abandonne ?
Il faudrait pousser la question plus loin, regarder si c’est du dehors que cela vient, lâcher prise et laisser s’accomplir cette danse intérieure. Mais, vite, elle reprend sa route.

Quelques raidillons, au loin se profilent les Pyrénées. J’ai réussi à atteindre Orthez, mais quelle douleur ! Brusquement est venu se dire, que ce mal pourrait bien être de la tendinite. Je m’arrête dans une pharmacie.

J’ai demandé la direction pour le camping à une petite mamy. Elle m’accompagne : « Jusqu’où tu peux plus te tromper… ».

Dans le bureau d’accueil, un vieux monsieur joue de l’accordéon, une dame derrière le comptoir me sourit. Deux hommes écoutent avec attention la musique, l’un d’eux se lève. C’est à peine s’il me regarde, son corps se déplace sans bruit, il s’approche, me retire le sac et me tend une chaise.
Un si grand silence et… la musique.

 

Le grand oeuvre…

Le 03 Juin 1999

Au réveil, elle a voulu reprendre les rênes, car après tout, qu’est-ce cela ? Un trop plein de fatigue, une forme dépressionnaire ? Où cela va-t-il la mener si elle n’y met pas de l’ordre ?
Au milieu de la côte, plus moyen d’avancer, plus de souffle, les jambes molles, et la douleur lancinante des chevilles. Alors, s’extraire à chaque pas…
Et puis le vent s’est levé, il ne pousse pas dans la bonne direction, et accomplit encore le grand œuvre vidant la tête. La rencontre se prolonge, s’approfondit dans ce corps à corps avec la puissance de l’air.Elle marche, elle marche vite, sans s’arrêter.
Arrivée à Hagetmau. Plus de vent, elle retrouve ses esprits.

Me voici aux abords de l’agglomération, et je me lance à la recherche d’une crypte dont j’ai entendu parler. Je fais un grand nombre d’allées et retours dans la ville et même un petit tour sur une route à grande circulation. Quand je la trouve enfin : elle est fermée.

Je n’y crois pas, la nuit au camping coûte 95 Frs ! Après la course folle dans la ville, plus de force pour chercher une autre solution, j’en reste là. Pour ce prix le vacancier a droit à des sanitaires personnels. L’effet est des plus surprenants, des petits pavillons partagés en quatre, prolongées de l’emplacement privé, bien enclos d’une haute haie ! On se croirait parqué, comme le bétail, comme des cochons, chacun dans sa soue.
Comment des gens peuvent séjourner ici ? Bah, je le sais, ils se sentent en sécurité, à l’abri des regards, où je ne sais quoi d’autre de tellement idiot ! Je décide de ne pas monter la tente et de dormir sur la petite terrasse devant la porte de la douche.

Ce processus en ses manifestations…

Le 02 Juin 1999

Le camping se trouve  au bord de l’Adour, en bas d’une longue et raide côte qui mène à St Severs.
Des familles vivent ici, en caravanes, des ouvriers des travaux publics, mais aussi un couple de retraités.
Ils m’invitent à prendre un verre. Lui a beaucoup voyagé, elle l’a parfois accompagné. Elle accomplit tous les gestes pendant que lui reste assis et raconte. Elle est silencieuse. Et ce n’est pas qu’elle rayonne du bonheur de le servir, elle est devenue son ombre, absente à sa propre souffrance.

Je m’en suis retournée dans ma tente. Aujourd’hui pas de marche, j’ai décidé de mettre au vert mes extrémités. Depuis quelques jours les chevilles sont douloureuses, les mises en route difficiles, après quand c’est chaud, ça va mieux. Ainsi les temps de repos nécessaires à refroidir les voûtes plantaires occasionnent de pénibles redémarrages. C’est dire combien l’inactivité de ce jour entraîne de grincements de dents à chaque déplacement.

Tapie dans l’ombre de la tente, elle laisse aller le temps .
D’abord maussade à cause de la douleur, et l’idée de cette complication, et encore de cette côte qu’il va falloir grimper.
Et puis, le défilé, des questionnements sans réponse, cette histoire du péché originel, de la culpabilité inculquée, et puis… se sentir happée du dedans.
Comme si toutes les forces convergeaient en un point, en-dessous, venu des profondeurs de la terre. S’appesantir, s’enfoncer dans un état qui n’est ni sommeil, ni éveil. Au début, elle lutte, ne veut pas, elle tente d’ouvrir les yeux mais ne le peut pas. Ca devient un jeu, le jeu de résister un peu, pour se laisser rattraper, sentir la puissance qui se manifeste là.
Un instant, feuille au vent, le savoir, et puis le trou noir. Revenir encore, sourire aux anges, plus de douleur, plus de pensées…

 

Instant présent…

Le 01 Juin 1999

Départ pour Bougues. Voilà que se pose la question de passer, ou pas, par Mont de Marsan. Alain et Dominique n’étaient pas d’accord à ce propos, et cette discussion me met devant un choix à faire.
Non, je ne vais pas, me prendre la tête ! Laisser se faire les choses.
Il y a eu une autre discussion, concernant l’intérêt de garder la tente, sur le camino des gîtes accueillent les pèlerins tous les 15 à 20 km. Finalement on m’a conseillé de la garder, trop de monde en Espagne, en ces périodes de jubilé. Juste quand je m’étais faite à l’idée de m’en séparer afin d’alléger mon sac, ça fait contrariété. Alain m’a fait remarquer, qu’il est vraiment trop lourd, ben ça je le sais !

La Lande, en son armada de pins, s’étend comme une vaste plaine. Ici, on dit, “Les Landes”. Je n’en sais qu’une, qui s’étire le long des routes étroites. Une, et ça fait un ventre chaud, présence intime qui s’accomplit dans l’ombre des grandes sentinelles.
Et là, à St Christau, alors que le gris s’est laissé pénétrer par une troué de bleu, jaillit l’immensité de la voûte céleste.
Extase… le plein et la flèche, le dedans et le dehors, l’ombre et la lumière… la tête se renverse…
Des mots viennent dire, ils signent la fin.

 

Pas de Mont de Marsan, c’est vers St Severs qu’elle se dirige maintenant. Il y a là-bas un camping, où elle prendra une journée de repos.

 

Ces femmes…

Le 31 Mai 1999

 

Dominique marche avec moi, de Rejtons au petit pont, pour me mettre sur le chemin balisé. Elle me donne une coquille. Un peu grondeuse, elle me fait remarquer que c’est ainsi qu’on reconnaît le pèlerin. Je souris, et remercie. Au moyen âge, le pèlerin allait chercher la coquille St Jacques au cap Finistère, avant de s’en retourner. Celle-là attendra au fond du sac.

A Roquefort, je m’arrête chez Mme Loublié.  Bien avant que s’organise l’accueil des pèlerins dans la région, cette dame offrait le gîte et le couvert, elle garde le cachet à apposer sur la credencial. C’est la première fois que je fais un détour, et même un arrêt, pour officialiser ce document qui ne sera utile qu’en Espagne. Sur le camino,  impossible d’accéder aux gites  sans cette preuve tangible du cachet.

Tu as  ouvert la porte, toute petite et menue. Je t’écoutais. Dans le flot de tes paroles, et tu t’en excusais de parler tant, de me retenir, et je te rassurais, dans cette vague les souvenirs venaient se dire, et l’émotion aussi.
Ta mère qui ne savait pas lire : « Je lui apprenais, elle n’y arrivait pas. Je vois encore les larmes dans ses yeux ».
Toi, petite fille déplacée durant l’occupation en auvergne, que vous habitiez à Paris, et qu’il n’y avait pas grand-chose à manger. Toi, en manque des bras de ta mère, tu allais le soir sous un grand sapin, et lorsque le vent chantait dans les branches, tu lui confiais tout ton amour, qu’il s’envole jusqu’au cœur de la cité.
Je t’ai quittée, il le fallait bien, te prenant dans mes bras. Je t’ai demandé l’autorisation de t’embrasser, nous n’étions plus qu’une. Nous sommes cela, dans cette tension vivante, que nous comprenons si mal, voulant lui faire dire ! Alors qu’elle ne peut pas, elle agit.

J’ai quitté Roquefort, sans avoir fait les commissions prévues, il était trop tard.
Je filais bon train, lorsque je suis tombée sur Alain, il m’a remise sur le bon chemin. Je m’étais trompée, un peu plus bas, il venait vérifier la signalisation qui lui paraissait douteuse à cet endroit.
Pour le repas du midi, j’ai mangé les œufs durs que Dominique avait eu la bonne idée de me donner.

Arrêt à 16 heures, chez Maggy qui m’attendait, prévenue par les amis de Rejtons. Elle est veuve, elle vit seule dans cette maison. Ce soir donc, tête à tête féminin.
Je les aime, ces rencontres féminines, tout y est simple, connu, et doux.

 

Les premières histoires de pélerin…

Le 30 Mai 1999

Dimanche. Ils étaient levés, tous les deux, pour me souhaiter bon voyage. J’ai bénéficié d’une considérable ristourne, sous prétexte, que la table à repasser encombrait la chambre. Adieu, amis silencieux, merci du cœur.

Je n’appréhende plus la traversée des Landes. Hier, le silence, la forêt, une présence accompagnait. C’est vers une rencontre que je vais en ce désert de pins.

        

                                             
A Bourriot Bergence un rassemblement de motos, des anciennes, des récentes, toutes rutilantes. Elles me doublent, un peu plus tard, sur la petite route en direction de Rejtons. Signes d’amitié et de soutient, moment  joyeux et plein d’énergie.
Les voilà partis, plus personne, la fatigue s’appesantit, la fin de journée s’annonce. Le coin est sympa, et je vois des tas de possibilités pour la pose qui s’impose, pourtant j’hésite à m’arrêter, ça « puire » ! A n’en pas douter, il y a de l’élevage dans le coin.
A l’appel d’un gros chêne, je n’ai pas résisté. Je délasse, tétant la gourde, lorsqu’arrivent, au pas de course, deux jeunes filles. Sylvette et sa sœur viennent me proposer une boisson fraîche. Elles sont très gaies, elles me font penser à ces deux  chiennes qui étaient venues me faire la fête, un peu avant Châtres, le même enthousiasme, les bavouilles en moins ! Elles me parlent d’un couple d’amis, ils ont fait le pèlerinage de Compostelle et s’occupent de baliser le chemin dans la région. Elles me proposent de les rencontrer.
Tout s’organise  vite, si vite. Alain et Dominique nous ont rejoints à la ferme. Ils me parlent d’un tas de choses, et du gîte qui m’attend à deux kilomètres. Sylvette m’accompagne, à pieds, jusqu’à ce logis providentiel.

Il en est ainsi sur le chemin, alors que tout est silence en ce rythme lent de la marche, surviennent des accélérations, comme des coups de vents dans un soir d’été, et ça vous tournicote la tête, d’odeurs, de couleurs, de bruissement.
A Rejtons, le logis, le couvert, échanger, aussi les premières histoires de pèlerins. Je comprends qu’au-delà de St Jean, aux pieds des Pyrénées, c’est une autre aventure qui commence. Les mots s’envolent me laissant un drôle de sentiment, d’étrangeté, de mystère.

 

 

 

Le 29 Mai 1999

Au moment de partir, je m’aperçois que j’ai oublié le bâton au café où j’ai fait un arrêt hier soir. Je vais donc retourner en ville, j’en profiterai pour téléphoner aux enfants.

Tigra, le vieux chat, est mort hier, Fred a du le faire euthanasier : « Man, j’ai pris cette décision tout seul, mais il le fallait. J’ai pleuré. Je suis resté avec lui jusqu’au bout, les yeux dans les yeux. Je l’ai enterré dans le jardin.». Hier, c’était hier…
La maladie s’est déclarée après mon départ et très vite son état s’est aggravé, un abcès dans la gorge l’empêchait de manger et ces derniers jours de respirer.

Nous restions, des heures, sur le coussin, assise dans la position du lotus, toi dans le creux de mes jambes. Nous méditions ensemble, c’est bien certain. Je t’ai parlé de mon départ, je t’ai expliqué que ce n’était pas une question de choix, que je ne pouvais pas t’emmener, te seras-tu senti abandonné ?
Allez grimpe sur mes épaules, mon ami, tout est possible maintenant. Viens, qu’ils viennent tous, nous partons pour Compostelle. Puis nous irons jusqu’au bout du bout, le Finistère, là vous pourrez vous en retourner en paix.

Je quitte la ville, il est midi. J’ai retrouvé le bâton qui n’avait même pas bougé de place.
La traversée des Landes qui commence ici, c’est comme un plongeon, sur la carte j’ai vu les routes tellement droites, tellement. Vrai, la vision de cette rectitude m’effraie…

Les dernières heures sont toujours difficiles. Ce soir, je ne me sens pas assez forte pour du camping sauvage, alors je me renseigne. Pas de camping à proximité, mais il y aurait un gîte à Giscos. Quel genre de gîte ? Qu’importe, le moment n’est pas aux tergiversations, plus aucune pensée ne vient s’interposer.
La maison est cossue, avec interphone, pas du tout le style d’un gîte d’étape. Un monsieur très doux, si calme, me reçoit et m’écoute. Ils sont au complet.
 « Je vais voir », me dit-il. Je m’empresse de faire savoir que je peux planter ma tente sur un bout de terrain si cela ne dérange pas, et vrai ça m’arrangerait bien, j’ai peur de détonner dans ce décor.
Ils me font entrer dans le vestibule, « On trouvera une solution » dit sa femme. Je rappelle que j’ai une tente, que je peux… Laisse toi faire !
Me voici, à nouveau, plongée dans un bain bien chaud, avec de la mousse jusqu’aux oreilles. Elle m’a gentiment poussée jusque là, nous avons traversé la chambre de son fils qui était allongé sur son lit. Cette fois-ci, l’effet “petites bulles” apporte un regain d’énergie. Comme la vie peut être simple et belle !

Le sac n’est plus dans le couloir, déjà dans une chambre qu’on a libérée pour moi. Devant un apéritif, j’apprends les circonstances de cette soirée pas ordinaire. Venaient d’arriver, alors que mes hôtes s’apprêtaient à partir en weekend, deux couples attendus pour la semaine prochaine. J’ai été la cerise sur le gâteau.
Le monsieur très doux est malade, gravement, je le sens. Il y a dans cette maison, un haut niveau de lâcher prise, plus de colère, plus de refus, juste de la disponibilité, celle que l’on s’offre quand on sait que le temps nous est compté.
Autour d’un très bon et copieux repas, les discussions allaient bon train, quand la fatigue m’a contrainte à aller rejoindre Morphée.

Agressions…

Le 28 Mai 1999

Départ, dès 7 heures, accompagnée de mes hôtes et de la chienne, c’est la tradition !
La bête ne s’intéresse plus à moi, elle file à toute allure en direction du pont de la Garonne. Nous courrons derrière elle.
Ce périple prend fin après la traversée du pont, devant une vierge, où tradition veut que l’on fasse une prière, « amen », puis se sont les adieux. D’un pas tranquille, à mon rythme retrouvé, je prends la direction de Grignols. Je respire, je viens de quitter toute la pesanteur de mon enfance, où prières et confessions imposées par la loi de dieu me vrillaient la tête, et le corps.

Drôle de journée en vérité, un peu avant le passage au-dessus de l’autoroute, agression de deux paysans.
En quête d’un support pour ôter mon sac, j’aperçois aux abords d’un champ, un puits à la bonne hauteur. Il est arrivé, furieux et franchement hostile, me demandant ce que je fais là. Je lui explique la situation et le rassure, dès que j’aurai avalé mon quignon de pain, je reprends la route. A peine a-t-il quitté la place qu’un autre rapplique, tout aussi soupçonneux et désagréable. Il se présente comme le maire de la commune, et à ce titre, demande à voir ma carte d’identité.
Je commence à perdre patience, refuse tout net d’obtempérer, et lui demande de quoi il a peur. « On ne sait jamais, on voit tellement de drôles de choses ! » Je le prends de haut, lui étale ma science, lui montre à qui il a à faire. Il ne s’attendait pas à ça, il perd sa belle arrogance. Le voilà qui s’en va, et je ne m’attarde pas dans cet endroit.

 

Un moment, elle imagine ce qui aurait pu arriver à un autre dans cette situation, un qui par exemple n’aurait pas parlé français, ou avec un accent, ou qui aurait très bien parlé français mais avec la peau basanée… « Et à toi ! Pauvre femme, deux hommes ! » murmure la petite voix. Elle ne sait rien de tout cela, elle est ce chemin, il ne peut rien lui arriver d’autre que ce qui se doit.

 

Et puis la chaleur, et puis la fatigue, et puis ce chien dans le champ qui court vers moi en gueulant, et cette petite grand-mère qui le rappelle en le sermonnant.
De loin comme ça, elle te ressemble tellement.
Ah, tu n’as jamais eu à me consoler. Enfin, je ne m’en souviens pas. Auprès de toi, il y avait cette espèce de paix, de joie tranquille, j’aimais. Le soir tu m’emmenais dans l’étable, tu trayais tes vaches et, installée dans la tiédeur du foin, dans cette odeur, je me sentais si bien. C’était un cocon familier, où rien ne pouvait arriver. C’était juste tranquille, tu étais là, heureuse de ce que tu faisais.
Tu n’es plus. Tu es partie à l’aube d’une longue nuit, si longue, que je t’ai vue jusqu’au dernier instant, auprès de nous. Eux ne te voyaient pas, et ils avaient peurs,  je te disais au revoir.
Là, en ce moment hostile, comme j’aimerai te serrer dans mes bras, ma petite grand-mère…

J’arrive à Grignols exténuée. La ville est particulière, tout en longueur, enfin je m’y sens étrangère. Le camping, une aire naturelle déserte au bord de la route bruyante.
J’ai monté la tente, mangé la soupe, et puis… une vague de fond qui emporte tout. Une tristesse infinie jaillissant d’un gouffre sans fond. C’est grand, tellement, que je n’y suis plus. Le corps se blottit, abandonne la partie, et le sommeil vient le cueillir pour  un aller sans retour.

La Réole

Le 27 Mai 1999

De Duras à La Réole, plus de souvenir, elle a marché. L’orage menaçait lorsqu’elle est entrée dans la ville, il vibrait l’air, et le ciel ne cessait de s’assombrir. Au syndicat d’initiative, une jeune fille, lui a donné l’adresse d’une personne qui reçoit des pèlerins.

J’ai eu quelques difficultés à trouver la maison, mais enfin c’est chose faîte. Un chien se déchaîne derrière la porte, un gros chien à entendre le timbre de sa voix. Personne ne vient m’ouvrir, mais c’est bien là, devant l’entrée une maisonnette avec coquille signale le repère.
Alors que la pluie commence à tomber, ils sont arrivés. Ici, tradition chrétienne oblige, on se consacre à chaque pèlerin avec entrain, selon un plan établi. Pendant que Jeanne prépare le repas, je prends un bain. Ces moments rares sont très appréciés. Je plonge, avec délice, dans l’eau chaude et parfumée. Comme une myriade de bulles qui jailliraient d’un jacuzzi, les tensions viennent éclater à la surface. Ne reste plus qu’un état de relâchement qui appelle le repos. Impossible de refuser le repas, et celui-ci fini, je n’ose demander à monter au lit, Michel a tant de choses à raconter. Il parle, il parle, je me traîne d’un propos à l’autre, la chienne ne cessant de me grogner dessus.
C’est, paraît-il, dans ses habitudes. Ses maîtres accueillent l’étranger, et elle, montre les crocs. C’est déconcertant. Enfin, on m’envoie me coucher.

Toute la nuit, l’orage a déversé des trombes d’eau. Trop chaud, trop enfermé, je reste coincée dans l’inconfort d’un sommeil qui ne vient pas.