Instant présent…

Le 01 Juin 1999

Départ pour Bougues. Voilà que se pose la question de passer, ou pas, par Mont de Marsan. Alain et Dominique n’étaient pas d’accord à ce propos, et cette discussion me met devant un choix à faire.
Non, je ne vais pas, me prendre la tête ! Laisser se faire les choses.
Il y a eu une autre discussion, concernant l’intérêt de garder la tente, sur le camino des gîtes accueillent les pèlerins tous les 15 à 20 km. Finalement on m’a conseillé de la garder, trop de monde en Espagne, en ces périodes de jubilé. Juste quand je m’étais faite à l’idée de m’en séparer afin d’alléger mon sac, ça fait contrariété. Alain m’a fait remarquer, qu’il est vraiment trop lourd, ben ça je le sais !

La Lande, en son armada de pins, s’étend comme une vaste plaine. Ici, on dit, “Les Landes”. Je n’en sais qu’une, qui s’étire le long des routes étroites. Une, et ça fait un ventre chaud, présence intime qui s’accomplit dans l’ombre des grandes sentinelles.
Et là, à St Christau, alors que le gris s’est laissé pénétrer par une troué de bleu, jaillit l’immensité de la voûte céleste.
Extase… le plein et la flèche, le dedans et le dehors, l’ombre et la lumière… la tête se renverse…
Des mots viennent dire, ils signent la fin.

 

Pas de Mont de Marsan, c’est vers St Severs qu’elle se dirige maintenant. Il y a là-bas un camping, où elle prendra une journée de repos.

 

Ces femmes…

Le 31 Mai 1999

 

Dominique marche avec moi, de Rejtons au petit pont, pour me mettre sur le chemin balisé. Elle me donne une coquille. Un peu grondeuse, elle me fait remarquer que c’est ainsi qu’on reconnaît le pèlerin. Je souris, et remercie. Au moyen âge, le pèlerin allait chercher la coquille St Jacques au cap Finistère, avant de s’en retourner. Celle-là attendra au fond du sac.

A Roquefort, je m’arrête chez Mme Loublié.  Bien avant que s’organise l’accueil des pèlerins dans la région, cette dame offrait le gîte et le couvert, elle garde le cachet à apposer sur la credencial. C’est la première fois que je fais un détour, et même un arrêt, pour officialiser ce document qui ne sera utile qu’en Espagne. Sur le camino,  impossible d’accéder aux gites  sans cette preuve tangible du cachet.

Tu as  ouvert la porte, toute petite et menue. Je t’écoutais. Dans le flot de tes paroles, et tu t’en excusais de parler tant, de me retenir, et je te rassurais, dans cette vague les souvenirs venaient se dire, et l’émotion aussi.
Ta mère qui ne savait pas lire : « Je lui apprenais, elle n’y arrivait pas. Je vois encore les larmes dans ses yeux ».
Toi, petite fille déplacée durant l’occupation en auvergne, que vous habitiez à Paris, et qu’il n’y avait pas grand-chose à manger. Toi, en manque des bras de ta mère, tu allais le soir sous un grand sapin, et lorsque le vent chantait dans les branches, tu lui confiais tout ton amour, qu’il s’envole jusqu’au cœur de la cité.
Je t’ai quittée, il le fallait bien, te prenant dans mes bras. Je t’ai demandé l’autorisation de t’embrasser, nous n’étions plus qu’une. Nous sommes cela, dans cette tension vivante, que nous comprenons si mal, voulant lui faire dire ! Alors qu’elle ne peut pas, elle agit.

J’ai quitté Roquefort, sans avoir fait les commissions prévues, il était trop tard.
Je filais bon train, lorsque je suis tombée sur Alain, il m’a remise sur le bon chemin. Je m’étais trompée, un peu plus bas, il venait vérifier la signalisation qui lui paraissait douteuse à cet endroit.
Pour le repas du midi, j’ai mangé les œufs durs que Dominique avait eu la bonne idée de me donner.

Arrêt à 16 heures, chez Maggy qui m’attendait, prévenue par les amis de Rejtons. Elle est veuve, elle vit seule dans cette maison. Ce soir donc, tête à tête féminin.
Je les aime, ces rencontres féminines, tout y est simple, connu, et doux.

 

Les premières histoires de pélerin…

Le 30 Mai 1999

Dimanche. Ils étaient levés, tous les deux, pour me souhaiter bon voyage. J’ai bénéficié d’une considérable ristourne, sous prétexte, que la table à repasser encombrait la chambre. Adieu, amis silencieux, merci du cœur.

Je n’appréhende plus la traversée des Landes. Hier, le silence, la forêt, une présence accompagnait. C’est vers une rencontre que je vais en ce désert de pins.

        

                                             
A Bourriot Bergence un rassemblement de motos, des anciennes, des récentes, toutes rutilantes. Elles me doublent, un peu plus tard, sur la petite route en direction de Rejtons. Signes d’amitié et de soutient, moment  joyeux et plein d’énergie.
Les voilà partis, plus personne, la fatigue s’appesantit, la fin de journée s’annonce. Le coin est sympa, et je vois des tas de possibilités pour la pose qui s’impose, pourtant j’hésite à m’arrêter, ça « puire » ! A n’en pas douter, il y a de l’élevage dans le coin.
A l’appel d’un gros chêne, je n’ai pas résisté. Je délasse, tétant la gourde, lorsqu’arrivent, au pas de course, deux jeunes filles. Sylvette et sa sœur viennent me proposer une boisson fraîche. Elles sont très gaies, elles me font penser à ces deux  chiennes qui étaient venues me faire la fête, un peu avant Châtres, le même enthousiasme, les bavouilles en moins ! Elles me parlent d’un couple d’amis, ils ont fait le pèlerinage de Compostelle et s’occupent de baliser le chemin dans la région. Elles me proposent de les rencontrer.
Tout s’organise  vite, si vite. Alain et Dominique nous ont rejoints à la ferme. Ils me parlent d’un tas de choses, et du gîte qui m’attend à deux kilomètres. Sylvette m’accompagne, à pieds, jusqu’à ce logis providentiel.

Il en est ainsi sur le chemin, alors que tout est silence en ce rythme lent de la marche, surviennent des accélérations, comme des coups de vents dans un soir d’été, et ça vous tournicote la tête, d’odeurs, de couleurs, de bruissement.
A Rejtons, le logis, le couvert, échanger, aussi les premières histoires de pèlerins. Je comprends qu’au-delà de St Jean, aux pieds des Pyrénées, c’est une autre aventure qui commence. Les mots s’envolent me laissant un drôle de sentiment, d’étrangeté, de mystère.

 

 

 

Le 29 Mai 1999

Au moment de partir, je m’aperçois que j’ai oublié le bâton au café où j’ai fait un arrêt hier soir. Je vais donc retourner en ville, j’en profiterai pour téléphoner aux enfants.

Tigra, le vieux chat, est mort hier, Fred a du le faire euthanasier : « Man, j’ai pris cette décision tout seul, mais il le fallait. J’ai pleuré. Je suis resté avec lui jusqu’au bout, les yeux dans les yeux. Je l’ai enterré dans le jardin.». Hier, c’était hier…
La maladie s’est déclarée après mon départ et très vite son état s’est aggravé, un abcès dans la gorge l’empêchait de manger et ces derniers jours de respirer.

Nous restions, des heures, sur le coussin, assise dans la position du lotus, toi dans le creux de mes jambes. Nous méditions ensemble, c’est bien certain. Je t’ai parlé de mon départ, je t’ai expliqué que ce n’était pas une question de choix, que je ne pouvais pas t’emmener, te seras-tu senti abandonné ?
Allez grimpe sur mes épaules, mon ami, tout est possible maintenant. Viens, qu’ils viennent tous, nous partons pour Compostelle. Puis nous irons jusqu’au bout du bout, le Finistère, là vous pourrez vous en retourner en paix.

Je quitte la ville, il est midi. J’ai retrouvé le bâton qui n’avait même pas bougé de place.
La traversée des Landes qui commence ici, c’est comme un plongeon, sur la carte j’ai vu les routes tellement droites, tellement. Vrai, la vision de cette rectitude m’effraie…

Les dernières heures sont toujours difficiles. Ce soir, je ne me sens pas assez forte pour du camping sauvage, alors je me renseigne. Pas de camping à proximité, mais il y aurait un gîte à Giscos. Quel genre de gîte ? Qu’importe, le moment n’est pas aux tergiversations, plus aucune pensée ne vient s’interposer.
La maison est cossue, avec interphone, pas du tout le style d’un gîte d’étape. Un monsieur très doux, si calme, me reçoit et m’écoute. Ils sont au complet.
 « Je vais voir », me dit-il. Je m’empresse de faire savoir que je peux planter ma tente sur un bout de terrain si cela ne dérange pas, et vrai ça m’arrangerait bien, j’ai peur de détonner dans ce décor.
Ils me font entrer dans le vestibule, « On trouvera une solution » dit sa femme. Je rappelle que j’ai une tente, que je peux… Laisse toi faire !
Me voici, à nouveau, plongée dans un bain bien chaud, avec de la mousse jusqu’aux oreilles. Elle m’a gentiment poussée jusque là, nous avons traversé la chambre de son fils qui était allongé sur son lit. Cette fois-ci, l’effet “petites bulles” apporte un regain d’énergie. Comme la vie peut être simple et belle !

Le sac n’est plus dans le couloir, déjà dans une chambre qu’on a libérée pour moi. Devant un apéritif, j’apprends les circonstances de cette soirée pas ordinaire. Venaient d’arriver, alors que mes hôtes s’apprêtaient à partir en weekend, deux couples attendus pour la semaine prochaine. J’ai été la cerise sur le gâteau.
Le monsieur très doux est malade, gravement, je le sens. Il y a dans cette maison, un haut niveau de lâcher prise, plus de colère, plus de refus, juste de la disponibilité, celle que l’on s’offre quand on sait que le temps nous est compté.
Autour d’un très bon et copieux repas, les discussions allaient bon train, quand la fatigue m’a contrainte à aller rejoindre Morphée.

Agressions…

Le 28 Mai 1999

Départ, dès 7 heures, accompagnée de mes hôtes et de la chienne, c’est la tradition !
La bête ne s’intéresse plus à moi, elle file à toute allure en direction du pont de la Garonne. Nous courrons derrière elle.
Ce périple prend fin après la traversée du pont, devant une vierge, où tradition veut que l’on fasse une prière, « amen », puis se sont les adieux. D’un pas tranquille, à mon rythme retrouvé, je prends la direction de Grignols. Je respire, je viens de quitter toute la pesanteur de mon enfance, où prières et confessions imposées par la loi de dieu me vrillaient la tête, et le corps.

Drôle de journée en vérité, un peu avant le passage au-dessus de l’autoroute, agression de deux paysans.
En quête d’un support pour ôter mon sac, j’aperçois aux abords d’un champ, un puits à la bonne hauteur. Il est arrivé, furieux et franchement hostile, me demandant ce que je fais là. Je lui explique la situation et le rassure, dès que j’aurai avalé mon quignon de pain, je reprends la route. A peine a-t-il quitté la place qu’un autre rapplique, tout aussi soupçonneux et désagréable. Il se présente comme le maire de la commune, et à ce titre, demande à voir ma carte d’identité.
Je commence à perdre patience, refuse tout net d’obtempérer, et lui demande de quoi il a peur. « On ne sait jamais, on voit tellement de drôles de choses ! » Je le prends de haut, lui étale ma science, lui montre à qui il a à faire. Il ne s’attendait pas à ça, il perd sa belle arrogance. Le voilà qui s’en va, et je ne m’attarde pas dans cet endroit.

 

Un moment, elle imagine ce qui aurait pu arriver à un autre dans cette situation, un qui par exemple n’aurait pas parlé français, ou avec un accent, ou qui aurait très bien parlé français mais avec la peau basanée… « Et à toi ! Pauvre femme, deux hommes ! » murmure la petite voix. Elle ne sait rien de tout cela, elle est ce chemin, il ne peut rien lui arriver d’autre que ce qui se doit.

 

Et puis la chaleur, et puis la fatigue, et puis ce chien dans le champ qui court vers moi en gueulant, et cette petite grand-mère qui le rappelle en le sermonnant.
De loin comme ça, elle te ressemble tellement.
Ah, tu n’as jamais eu à me consoler. Enfin, je ne m’en souviens pas. Auprès de toi, il y avait cette espèce de paix, de joie tranquille, j’aimais. Le soir tu m’emmenais dans l’étable, tu trayais tes vaches et, installée dans la tiédeur du foin, dans cette odeur, je me sentais si bien. C’était un cocon familier, où rien ne pouvait arriver. C’était juste tranquille, tu étais là, heureuse de ce que tu faisais.
Tu n’es plus. Tu es partie à l’aube d’une longue nuit, si longue, que je t’ai vue jusqu’au dernier instant, auprès de nous. Eux ne te voyaient pas, et ils avaient peurs,  je te disais au revoir.
Là, en ce moment hostile, comme j’aimerai te serrer dans mes bras, ma petite grand-mère…

J’arrive à Grignols exténuée. La ville est particulière, tout en longueur, enfin je m’y sens étrangère. Le camping, une aire naturelle déserte au bord de la route bruyante.
J’ai monté la tente, mangé la soupe, et puis… une vague de fond qui emporte tout. Une tristesse infinie jaillissant d’un gouffre sans fond. C’est grand, tellement, que je n’y suis plus. Le corps se blottit, abandonne la partie, et le sommeil vient le cueillir pour  un aller sans retour.

La Réole

Le 27 Mai 1999

De Duras à La Réole, plus de souvenir, elle a marché. L’orage menaçait lorsqu’elle est entrée dans la ville, il vibrait l’air, et le ciel ne cessait de s’assombrir. Au syndicat d’initiative, une jeune fille, lui a donné l’adresse d’une personne qui reçoit des pèlerins.

J’ai eu quelques difficultés à trouver la maison, mais enfin c’est chose faîte. Un chien se déchaîne derrière la porte, un gros chien à entendre le timbre de sa voix. Personne ne vient m’ouvrir, mais c’est bien là, devant l’entrée une maisonnette avec coquille signale le repère.
Alors que la pluie commence à tomber, ils sont arrivés. Ici, tradition chrétienne oblige, on se consacre à chaque pèlerin avec entrain, selon un plan établi. Pendant que Jeanne prépare le repas, je prends un bain. Ces moments rares sont très appréciés. Je plonge, avec délice, dans l’eau chaude et parfumée. Comme une myriade de bulles qui jailliraient d’un jacuzzi, les tensions viennent éclater à la surface. Ne reste plus qu’un état de relâchement qui appelle le repos. Impossible de refuser le repas, et celui-ci fini, je n’ose demander à monter au lit, Michel a tant de choses à raconter. Il parle, il parle, je me traîne d’un propos à l’autre, la chienne ne cessant de me grogner dessus.
C’est, paraît-il, dans ses habitudes. Ses maîtres accueillent l’étranger, et elle, montre les crocs. C’est déconcertant. Enfin, on m’envoie me coucher.

Toute la nuit, l’orage a déversé des trombes d’eau. Trop chaud, trop enfermé, je reste coincée dans l’inconfort d’un sommeil qui ne vient pas.

Le château de Duras

Le 26 Mai 1999

Réveil à 6 heures, le soleil se lève dans un ciel vacuité. J’aperçois près de ma couche un crapaud. Il est plus apeuré que moi le bougre. Hier, j’ai entendu parler du sort qu’on leur réserve, alors, je m’emploie à le chasser de la véranda. Mais l’animal ne comprend pas, il ne semble pas savoir que je cherche à le sauver, et il résiste là où il lui faudrait prendre la poutre d’escampette. Je n’ose pas y mettre les mains, un crapaud quand même ça doit donner des boutons ! C’est à l’aide d’un balai que je réussis à le remettre en liberté.
Le coup du baiser ? J’ai pas essayé, qu’est ce que je ferai avec un prince charmant dans cette aventure ?

Parfois, comme en ce matin si beau, vrai, elle marche, c’est à peine si elle touche le sol. Le sac n’est plus, alors, un poids sur les épaules qui écrase et tasse, il se dresse droit dans le ciel, et le bâton fend une eau qui chante.
Soudain, à la sortie d’un virage, une horde sauvage. Elle se frotte les yeux, s’arrête, les comptent, ils sont plus d’une dizaine. Certains à petits trots, d’autres au pas, ils avancent sur la route, en toute liberté. Ils la dépassent, un seul corps, encore étourdie par la vision, elle se dit qu’elle ne peut pas rester sans rien faire. Une voiture pourrait arriver à vive allure et ce serait l’accident.
Pas “âme qui vive” à l’horizon, plus loin sur une route adjacente qui serpente un mont, une maison. Elle sonne à la porte, après un long moment une femme vient ouvrir. C’est la sœur du propriétaire, elle prend l’affaire en main.

 

Achats à La Sauvetat du Dropt, l’église était ouverte. Les paysans se pressent pour rentrer les foins, de l’orage est prévu pour ce soir.

J’arrive de bonne heure à Duras. Une nouvelle fois, impossible de trouver la carte IGN. Le camping est fermé. Au château, on me dit que je peux m’y installer, qu’un employé municipal viendra m’ouvrir les sanitaires.
Les tours s’élèvent au ciel, les murailles affrontent les fossés, le camping est là, sur le chemin de ronde.
Il est trop tard pour faire la visite. En “d’autres temps” j’aurais ragé. Je ne pouvais  passer près d’une chose “digne d’intérêt”, sans vouloir à tout prix en profiter, pas devenir propriétaire, mais goûter, toucher, découvrir, et cela depuis l’enfance. Je me souviens de moments de frustrations si puissants.
Ce soir, ce n’est pas la fatigue, c’est sans importance, rien ne manque. Le château est là,  avec tous ses secrets. Je crois bien que je les entends se murmurer…

Il y a eu sur le coup de 20 heures, une grande affluence. Le camping c’est aussi le parc public, au moins à cette époque où il est fermé. Les habitants viennent y flâner, et profiter du coucher de soleil. Celui-ci avec son chien, celle là avec mère grand, un petit groupe de familiers papote un peu plus loin, tous sont très surpris de me trouver installée ici. Mais déjà on m’oublie, c’est que ce soir, le couchant n’en finit pas de parer le ciel de pourpres couleurs. Chaque soir… on ne s’habitue pas à tant de beauté.

Dans des rougeoiements enflammant tout le ciel, la terre a basculé du coté de son ombre, elle a plongé inexorablement dans la grande nuit. Le témoin est saisi, ce moment est unique. Il plonge dans ce mouvement de la terre qui n’en finit pas de se tourner vers son ombre, et de sans extirper.
Et puis, au milieu de la nuit, le témoin s’éveille : lune est au zénith, accompagnée de deux sentinelles, l’une d’entre elle tellement lumineuse.

Voir…

Le 25 Mai 1999

Journée très chaude. Passé St Innocence, je commence à traîner la patte. J’approche d’une propriété qui a fière allure, de l’ancien retapé avec colombages et autres spécificités de la région.
« Ca sent le fric ! » C’est sorti tout seul. C’est fou tout ce qui peut s’exprimer en un si bref instant, le contact, la sensation, le désir, et la réaction à ce désir. Et de me dire que ces gens là, qui habitent là, ne peuvent être que des bourgeois …
Sur ce grand terrain paysagé, un homme tond la pelouse juché sur un tracteur. Il me regarde approcher, arrête le moteur, et me souhaite le bonsoir. Le discours intérieur stoppe net, avec le bruit de l’engin qui cesse.
« Vous allez loin comme ça ? »

J’ai passé la soirée, en cette belle demeure, accueillie par Marie Odile et Bertrand. L’accueil, ils connaissent, de leur logis ils ont fait un lieu de vie pour jeunes mères célibataires.
J’ai profité de la piscine avec les enfants. Nous avons dîné tous ensemble. Un peu plus tard, j’ai rejoint la terrasse où j’ai dormi pour une “belle étoile” abritée.
Le soleil se couche en des couleurs éclatantes, alors que Vénus resplendit dans toute cette lumière, tout près d’un premier quartier de lune.

Elle s’endort, riant de la farce qui vient de se jouer, contente de se voir si parfaitement découverte, mise à nue dans son conditionnement qui fait les désirs refoulés. C’est une libération. Voir, ne participe pas du contact qui nécessairement induit la chaîne des causes à effets. Etonnant ça…
Sourire aux anges.

ILs dorment encore…

Le 24 Mai 1999                             

Ils dorment encore, sans bruit, je quitte la chambre, le jour se lève à peine. Ils me rejoindront, plus tard,  sur la route qui mène à Bergerac.
Je n’ai qu’une vague idée de la direction pour sortir de la ville, il me faut avant tout me renseigner, ne surtout pas aller me perdre dans les quartiers périphériques. C’est, à la première heure, que tout se joue. La rue est déserte, sont ils encore tous couchés ? Je me mets en quête d’un lève-tôt.
Il arrive une baguette à la main, l’air très gai. Nous avons fait un bout de chemin ensemble, il m’a mise comme qui dirait en selle et le voilà qui s’éloigne. Je jette un coup d’œil alentour, en un éclat de rire, pas de pie malheur à l’horizon, rien ne vient ternir la promesse d’une belle journée.

Le pas est léger, le corps tout entier dans cette harmonie. La petite route descend dans un sous bois bordé de talus rafraîchis d’eaux claires et vives. Des fleurs s’épanouissent au milieu d’herbes folles. Elles sont si belles !
Douceur dans la rigueur, force dans la vulnérabilité, la beauté est le mouvement et l’immobilité unit dans le jeu de l’amour. Paradoxe insaisissable… Le pas poursuit, léger, et la tête laisse aller.

A deux kilomètres de Manzac, j’ai entendu la voiture arriver. Nous avons chargé le sac, c’est difficile, le coffre est trop petit, cela demande un effort qui porte ses tensions. Cela me fait penser, à un cadavre que nous serions entrain de dissimuler. La chose accomplie, nous avons cherché un endroit pour pique-niquer. C’est plus compliqué en voiture, qu’à pieds, et le coin que nous avons fini par trouver est infesté de moustiques. Vite, nous décampons en direction de Bergerac.
Visite de la ville. Une course de vélos « comme la veille où tu es née, dit maman, il faisait chaud comme aujourd’hui… ».  Papa offre son coup à boire. C’est une tradition, en ballade, c’est lui qui sort le porte-monnaie.

Puis nous avons rejoint le camping. Il est au bord de la Dordogne. Au plus près, j’ai monté la tente. Nous avons partagé, le temps et le pain, avec les canards. De l’autre coté de la rive, la ville se dore au soleil comme une femme alanguie.
Deux gamins, le frère et la sœur, sont passés en vélo. Ils se sont arrêtés pour discuter. Ils sont curieux de tout, Man et Pa, font les réponses, ils parlent de ce chemin, celui qui doit faire leurs journées en ce moment, le souci mêlé à la fierté, ils sont comme ça. Mais le temps passe, et les marmailles tapent l’incruste. Mamy et Papy sont partis rejoindre Périgueux qu’ils sont encore là.
Plus envie de parler, plus de force pour cela, besoin de me retrouver, seule. Je leur demande de partir.

En voilà un qui arrive en canoë, il s’installe plus près de l’eau encore. Chacun dans son intimité s’active à préparer son dîner. Il est là, et aussi, il ne l’est pas, j’aime cela.

Périgueux

Le 23 Mai 1999

Un rayon de soleil pénètre la fente du volet. L’œil entrouvert se referme. Le corps parfaitement détendu s’absente, flottement entre les deux draps, blancs si blancs.
La chaleur se fait moiteur, et me tire du lit. A peine ai-je mis les pieds au sol que la faim me tiraille l’estomac. Il est vraiment temps de refaire surface.

Découverte de Périgueux l’antique, quelques achats pour un éventuel pique nique, ce soir ou demain, nous verrons bien.
Maintenant, j’attends.

Je les attends, installée devant la fenêtre, qui plonge sur la place de la gare où nous devons nous retrouver. Le centre ville est fermé pour la brocante et le marché aux fleurs. Peut être auront-ils des difficultés à venir, jusqu’ici ? Cela pourrait mettre papy de mauvaise humeur, en sa peau tellement électrique …

Glissement, c’était aussi un dimanche. Et ils sont arrivés, dans la 4CV verte. Cette joie de les retrouver, c’est que la petite n’avait rien dit, mais qu’est-ce qu’elle se sentait mal dans cette colonie. Etrangère, si seule dans cette collectivité. Et puis cette lumière le soir, que la monitrice laissait allumée parce qu’il y en avait un qui avait peur de l’obscurité, des heures pour s’endormir !
De la terrasse, je les vois, papa est descendu le premier, s’est accroché à la galerie et maintenant il secoue la petite voiture, ça c’est quand il est de bonne humeur. L’émotion ça vous étreint la gorge quand on ne peut pas dire, alors j’ai pleuré, et vite j’ai caché ces larmes.

Ils sont arrivés juste à l’heure dit, au moment précis où je descendais les attendre devant la gare.
Nous avons été en ballade dans Périgueux renaissance.   

         

Dîner, au restaurant de l’hôtel, avec un bon vin et un grand café. On peut goûter en cet endroit des arômes du monde entier.
Nous avons partagé la même chambre. Nous avons ri comme des enfants, vraiment, et nous avons fini par nous endormir.