5 commentaires sur “Plume d’ange

  1. odile dit :

    Grande découverte que ce texte là…..! la voix de Nougaro y ajoute encore plus; Merci pour ce partage.

    Aimé par 2 personnes

    • michema dit :

      Merci Odile. Oh oui c’est beau !!! Ce conte musical est de lui !!!

      Vous voyez cette plume?
      Eh bien, c’est une plume… d’ange
      Mais rassurez-vous, je ne vous demande pas de me croire, je
      ne vous le demande plus.
      Pourtant, écoutez encore une fois, une dernière fois, mon
      histoire.
      Une nuit, je faisais un rêve désopilant quand je fus
      réveillé par un frisson de l’air.
      J’ouvre les yeux, que vois-je?
      Dans l’obscurité de la chambre, des myriades
      d’étincelles… Elles s’en allaient rejoindre, par
      tourbillonnements magnétiques,
      un point situé devant mon lit.
      Rapidement, de l’accumulation de ces flocons aimantés,
      phosphorescents, un corps se constituait.
      Quand les derniers flocons eurent terminé leur course, un
      ange était là, devant moi, un ange réglementaire avec les
      grands aile
      s de lait.
      Comme une flèche d’un carquois, de son épaule il tire une
      plume, il me la tend et il me dit:
      « C’est une plume d’ange. Je te la donne. Montre-la autour de
      toi.
      Qu’un seul humain te croie et ce monde malheureux s’ouvrira
      au monde de la joie.
      Qu’un seul humain te croie avec ta plume d’ange.
      Adieu et souviens-toi: la foi est plus belle que Dieu.  »

      Et l’ange disparut laissant la plume entre mes doigts.
      Dans le noir, je restai longtemps, illuminé, grelottant
      d’extase, lissant la plume, la respirant.
      En ce temps-là, je vivais pour les seins somptueux d’une
      passion néfaste.
      J’allume, je la réveille:

      « Mon amour, mon amour, regarde cette plume… C’est une
      plume d’ange! Oui! un ange était là… Il vient de me la
      donner… Oh
      ma chérie, tu me sais incapable de mensonge, de
      plaisanterie scabreuse… Mon amour, mon amour, il faut que
      tu me croies, et t
      u vas voir… le monde!  »
      La belle, le visage obscurci de cheveux, d’araignées de
      sommeil, me répondit:
      « Fous-moi la paix… Je voudrais dormir… Et cesse de fumer
      ton satané Népal!  »
      Elle me tourne le dos et merde!

      Au petit matin, parmi les nègres des poubelles et les
      premiers pigeons, je filai chez mon ami le plus sûr.
      Je montrai ma plume à l’Afrique, aux poubelles, et bien
      sûr, aux pigeons qui me firent des roues, des roucoulements
      de considér
      ation admirative.
      Je sonne.
      Voici mon ami André.
      Posément, avec précision, je vidais mon sac biblique, mon
      oreiller céleste:
      « Tu m’entends bien, André, qu’on me prenne au sérieux et
      l’humanité tout entière s’arrache de son orbite de
      malédiction guerroy
      ante et funeste. A dégager! Finies la souffrance, la
      sottise. La joie, la lumière débarquent!  »
      André se massait pensivement la tempe, il me fit un sourire
      ému, m’entraîna dans la cuisine et devant un café,
      m’expliqua que m
      oi, sensible, moi, enclin au mysticisme sauvage, moi devais
      reconsidérer cette apparition.
      Le repos… L’air de la campagne… Avec les oiseaux
      précisément, les vrais!

      Je me retrouve dans la rue grondante, tenaillant la plume
      dans ma poche.
      Que dire? Que faire?
       » Monsieur l’agent, regardez, c’est une plume d’ange.  »
      Il me croit!
      Aussitôt les tonitruants troupeaux de bagnoles déjà
      hargneuses s’aplatissent. Des hommes radieux en sortent,
      auréolés de leurs
      volants et s’embrassent en sanglotant.
      Soyons sérieux!
      Je marchais, je marchais, dévorant les visages. Celui-ci?
      La petite dame?
      Et soudain l’idée m’envahit, évidente, éclatante…
      Abandonnons les hommes!
      Adressons-nous aux enfants! Eux seuls savent que la foi est
      plus belle que Dieu.
      Les enfants… Oui, mais lequel?
      Je marchais toujours, je marchais encore. Je ne regardais
      plus la gueule des passants hagards, mais, en moi, des
      guirlandes de
      visages d’enfants, mes chéris, mes féeriques, mes
      crédules me souriaient.
      Je marchais, je volais… Le vent de mes pas feuilletait
      Paris… Pages de pierres, de bitume, de pavés maintenant.
      Ceux de la rue Saint-Vincent… Les escaliers de Montmartre.
      Je monte, je descends et me fige devant une école, rue du
      Mont-Ce
      nis.
      Quelques femmes attendaient la sortie des gosses.
      Faussement paternel, j’attends, moi aussi.
      Les voilà.
      Ils débouchent de la maternelle par fraîches bouffées,
      par bouillonnements bariolés. Mon regard papillonne de
      frimousses en min
      ois, quêtant une révélation.
      Sur le seuil de l’école, une petite fille s’est arrêtée.
      Dans la vive lumière d’avril, elle cligne ses petits yeux
      de jais, un
      peu bridés, un peu chinois et se les frotte vigoureusement.
      Puis elle prend son cartable orange, tout rebondi de
      mathématiques modernes.
      Alors j’ai suivi la boule brune et bouclée, gravissant
      derrière elle les escaliers de la Butte.
      A quelque cent mètres elle pénétra dans un immeuble.
      Longtemps, je suis resté là, me caressant les dents avec
      le bec de ma plume.

      Le lendemain je revins à la sortie de l’école et le
      surlendemain et les jours qui suivirent.
      Elle s’appelait Fanny. Mais je ne me décidais pas à
      l’aborder. Et si je lui faisais peur avec ma bouche sèche,
      ma sueur sacrée,
      ma pâleur mortelle, vitale?
      Alors, qu’est-ce que je fais? Je me tue? Je l’avale, ma
      plume? Je la plante dans le cul somptueux de ma passion
      néfaste?
      Et puis un jeudi, je me suis dit: je lui dis.
      Les poumons du printemps exhalaient leur première haleine
      de peste paradisiaque.
      J’ai précipité mon pas, j’ai tendu ma main vers la tête
      frisée… Au moment où j’allais l’atteindre, sur ma propre
      épaule, une
      pesante main s’est abattue.
      Je me retourne, ils étaient deux, ils empestaient le
      barreau: « Suivez-nous. »

      Le commissariat.
      Vous connaissez les commissariats?
      Les flics qui tapent le carton dans de la gauloise, du
      sandwich…
      Une couche de tabac, une couche de passage à tabac.
      Le commissaire était bon enfant, il ne roulait pas les
      mécaniques, il roulait les r:
       » Asseyez-vous. Il me semble déjà vous avoir vu quelque
      part, vous. Alors comme ça, on suit les petites filles?
      – Quitte à passer pour un détraqué, je vais vous
      expliquer, monsieur, la véritable raison qui m’a fait
      m’approcher de cette enf
      ant.
      Je sors ma plume et j’y vais de mon couplet nocturne et
      miraculeux.
      – Fanny, j’en suis certain, m’aurait cru. Les assassins, les
      polices, notre séculaire tennis de coups durs, tout ça,
      c’était fi
      ni, envolé!
      – Voyons l’objet, me dit le commissaire.
      D’entre mes doigts tremblants il saisit la plume sainte et
      la fait techniquement rouler devant un sourcil bonhomme.
      – C’est de l’oie, ça…, me dit-il, je m’y connais, je suis
      du Périgord.
      – Monsieur, ce n’est pas de l’oie, c’est de l’ange, vous
      dis-je!
      – Calmez-vous! Calmez-vous! Mais vous avouerez tout de même
      qu’une telle affirmation exige d’être appuyée par un
      minimum d’en
      quête, à défaut de preuve.
      Vous allez patienter un instant. On va s’occuper de vous.
      Gentiment hein? gentiment.  »

      On s’est occupé de moi, gentiment.
      Entre deux électrochocs, je me balade dans le parc de la
      clinique psychiatrique où l’on m’héberge depuis un mois.
      Parmi les divers siphonnés qui s’ébattent ou s’abattent
      sur les aimables gazons, il est un être qui me fascine.
      C’est un vieil
      homme, très beau, il se tient toujours immobile dans une
      allée du parc devant un cèdre du Liban. Parfois, il étend
      lentement le
      s bras et semble psalmodier un texte secret, sacré.
      J’ai fini par m’approcher de lui, par lui adresser la
      parole.
      Aujourd’hui, nous sommes amis. C’est un type surprenant, un
      savant, un poète.
      Vous dire qu’il sait tout, a tout appris, senti, perçu,
      percé, c’est peu dire.
      De sa barbe massive, un peu verte, aux poils épais et
      tordus le verbe sort, calme et fruité, abreuvant un récit
      où toutes les m
      ystiques, les métaphysiques, les philosophies s’unissent,
      se rassemblent pour se ressembler dans le puits étoilé de
      sa mémoire.

      Dans ce puits de jouvence intellectuelle, sot, je descends,
      seau débordant de l’eau fraîche et limpide de
      l’intelligence alliée
      à l’amour, je remonte.
      Parfois il me contemple en souriant. Des plis de sa robe de
      bure, ils sort des noix, de grosses noix qu’il brise d’un
      seul coup
      dans sa paume, crac! pour me les offrir.

      Un jour où il me parle d’ornithologie comparée entre
      Olivier Messiaen et Charlie Parker, je ne l’écoute plus.
      Un grand silence se fait en moi.
      Mais cet homme dont l’ange t’a parlé, cet homme introuvable
      qui peut croire à ta plume, eh bien, oui, c’est lui, il est
      là, dev
      ant toi!
      Sans hésiter, je sors la plume.
      Les yeux mordorés lancent une étincelle.
      Il examine la plume avec une acuité qui me fait frémir de
      la tête aux pieds.
       » Quel magnifique spécimen de plume d’ange, vous avez là,
      mon ami.
      – Alors vous me croyez? vous le savez!
      – Bien sûr, je vous crois. Le tuyau légèrement cannelé,
      la nacrure des barbes, on ne peut s’y méprendre.
      Je puis même ajouter qu’il s’agit d’une penne d’Angelus
      Maliciosus.
      – Mais alors! Puisqu’il est dit qu’un homme me croyant, le
      monde est sauvé…
      – Je vous arrête, ami. Je ne suis pas un homme.
      – Vous n’êtes pas un homme?
      – Nullement, je suis un noyer.
      – Vous êtes noyé?
      – Non. Je suis un noyer. L’arbre. Je suis un arbre.  »

      Il y eut un frisson de l’air.
      Se détachant de la cime du grand cèdre, un oiseau est venu
      se poser sur l’épaule du vieillard et je crus reconnaître,
      miniaturi
      sé, l’ange malicieux qui m’avait visité.
      Tous les trois, l’oiseau, le vieil homme et moi, nous avons
      ri, nous avons ri longtemps, longtemps…
      Le fou rire, quoi!

      Claude Nougaro

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  2. A reblogué ceci sur Les faits Plumeset a ajouté:
    Merci Michema…

    Un effet plume à tire d’ailes … A montrer autour de moi …

    Aimé par 1 personne

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