Pain noir, pain blanc

Le 05 Mai 1999

Au petit matin, la cape laissée dehors, suspendue à une branche du tilleul, était coupée net, un danger aura passé tout près.
Elle a repris la route, et n’y a plus pensé.

« Il vaut mieux manger son pain noir avant son pain blanc ». C’est ce que tu répétais, si souvent, ma tante. L’enfant aimait ces mots, promesse d’une récompense puisque le pain noir nous le mangions, et puis tu les disais avec tellement d’entrain.
Trahison, ma tante, trahison, que cela !
Tout est là, notre résignation à subir, la confusion de nos esprits, la persistance de l’illusion que demain sera meilleur, notre fuite en avant. Sous cette prétendue sagesse, l’arme fatale, celle qui mène du fol espoir à la désespérance. Comme si quelque chose pouvait être définitivement acquis ! Il n’en est rien, pain noir et pain blanc se succèdent dans cet état d’impermanence.
Ainsi, il en va de, marcher, s’arrêter pour se reposer et encore marcher. Inutile de se lamenter devant la route droite à n’en plus finir, se laisser pénétrer par ce rythme lent, ne pas se séparer.
Et puis… ces étincelles : la dame du bistrot n’a pas voulu que je règle le café, comme ça… Comme si ce n’était pas elle et que ce n’était pas moi, comme si quelque chose de définitivement beau pouvait exister, traversant les lois de la nature.

Chateaumailland. Intense émotion devant une vierge du rosaire, une vague qui prend, emporte et redépose, là. L’église est très belle, elle résonne aux battements du cœur.
Au presbytère, elle est accueillie par un père d’une communauté dont elle ne retient pas le nom. Il lui offre du café, de la compote de rhubarbe tellement rafraîchissante. Il lui parle d’une voix douce et chaleureuse, elle ne retient rien de ses mots, tout son être est à l’écoute. Dans une si grande intimité, cet homme la pénètre en quelques « secrets ». Il a proposé le gîte et le couvert, elle a refusé, prétextant qu’il était trop tôt pour s’arrêter. Il lui faut poursuivre son chemin.
 
La ville, je l’ai traversée sans même m’en rendre compte, et me voici dans les faubourgs sans eau, sans pain, sans soupe.
J’ai continué comme ça, jusqu’à 19 h. Arrêt entre Chaume de Bois et Montlévicq. Dans cette campagne, largement ouverte, de champs et de prés, m’en suis allée vers un petit bois qui pourrait offrir quelque abri. Dès que je franchis la lisière une atmosphère lugubre me tombe dessus, ce n’est que désolation en cet endroit sombre, comme si des bêtes féroces avaient dévasté.
De toute manière, le sol y est trop défoncé pour y planter la tente ! Je m’éloigne et monte la toile sur le chemin, espérant qu’aucun engin n’aura besoin de passer par là.

La vue est belle, elle s’étend en lignes courbes, au loin une ferme isolée. Dans la prairie, de jeunes bœufs sont venus se frotter le cuir aux troncs déracinés, puis ont disparu à la tombée de la nuit.
Je suis seule maintenant.

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