Saint Jean de Pieds de Port

Le 07 Juin 1999

Il a plu, une bonne partie de la nuit. Dans le dortoir chaleur et moiteur, impossible de trouver le sommeil.
Le couple de pèlerins a déjà pratiqué ce chemin, ils me conseillent d’emprunter la route plutôt que le Gr, qui sera boueux et glissant.
Le départ se fait sous de fines gouttes, et peu à peu des trombes d’eau.
Lorsque les camions passent à vive allure, c’est la douche. Je dégouline de la tête aux pieds.

A midi, je prends refuge dans un abri bus de la zone industrielle de St Jean De Pieds de Port …

La pluie quand elle bat si fort, que le ciel s’ouvre sur des abysses sans fond, bien sûr, ça touche le fond. Il y a cette angoisse existentielle, tapie dans l’ombre de la psyché humaine. C’est son heure, elle vient accomplir, accoucher un monde nouveau. Le travail ne fait que commencer.
Elle ne le sait pas encore, elle pense qu’elle est seule, face à sa petite vie qui se trouve d’un coup bousculée, à sa peur d’être dévorée par l’inconnu qui s’ouvre derrière cette muraille de montagne…
Et la voilà, d’un coup qui se demande ce qu’elle  fait là, une envie si forte de rentrer à la maison. Pour la première fois, toucher l’immensité, et se sentir, perdue, perdue.
Mais la force est là, dans cette patience sans faille, alors, ne prendre aucune décision, juste mettre en action ce qui se doit, tout d’abord se rendre au bureau d’accueil, puis au gîte.

Jeannine ouvre la porte.
Il y a des gens qui font écho à votre part de faiblesse, d’autres à celle qui est invincible. Jeannine est de ces guerriers de la lumière,  elle aide sans qu’il soit nécessaire de dire. Cela est bien une caractéristique de ces êtres, qu’ils passent inaperçus, qu’ils agissent d’un arrière plan vacant, en résonnance.
S’est t’elle baissée pour ramasser les morceaux épars et me les tendre ? Elle a fait cela, dans le silence, elle si enjouée et bavarde. Elle a séché les larmes que je cachais, elle a bercé le corps fatigué, elle a montré, là, où il y a le courage.
Et dans ce silence, tout mon être en gratitude, vers elle, ma sœur. Mutuelle reconnaissance qui fait s’ouvrir encore.

Peu après est arrivé le cycliste, celui rencontré ce jour de Sauveterre. Parti le matin pour Roncevaux, il a rebroussé chemin à cause de la pluie. Sa joie est grande de me voir, comme s’il retrouvait une vieille copine. Et du coup me voici joyeuse à mon tour.
Puis, un couple de bretons, des cyclistes aussi. Ensuite c’est Noël qui a débarqué avec son vélo et sa bonne humeur, la chambrée est au complet.
Un peu plus tard, Noël raconte que pour rassurer sa femme, il avait accepté de partir avec un coéquipier. L’autre voulait foncer, lui profiter. Alors, il s’est fâché très fort, et a dit : « Taille ta route et oublie, moi ! ». Il s’est fait traité d’asocial et d’égoïste, mais le voilà parfaitement heureux. Et nous partageons son bonheur dans les rires. Lui aussi prend des photos, pour garder le souvenir des visages.

A l’association qui donne des renseignements pratiques sur le chemin en Espagne, on me déconseille de franchir le col en solitaire, je prends contact avec un groupe de filles rencontrées sur place. Nous avons rendez-vous demain à 6h45.
J’ai récupéré le courrier que maman devait m’envoyer. Il y a quelques temps déjà que m’est venue cette inquiétude sourde à l’approche de l’Espagne. Je ne connais pas ce pays, ni la langue. Et puis l’appréhension de cette promiscuité dans les gîtes, suis une solitaire qui a besoin d’un certain espace vital. Alors, sachant qu’elle lisait le livre d’un pèlerin ayant fait le camino avec son âne, je lui avais demandé de me recopier les principaux renseignements.
Elle a fait un sacré boulot, tout y est, jour après jour, étape après étape, toutes sortes de recommandations. Voilà que je me sens moins perdue, les infos, mais aussi l’écriture familière sur moi. J’ai téléphoné pour remercier et souhaiter un bon anniversaire au petit père qui est du 06 Juin. Ils étaient excités comme deux puces. Il y a quelques jours, ils ont fait la connaissance d’un autre pèlerin ayant fait le chemin l’année dernière, ils l’ont hébergé alors que celui-ci rejoignait Chartres à pieds. Le pèlerin a promis de me faire parvenir des conseils, son courrier devrait arriver sous peu.

Je n’attendrai pas cette lettre, demain je pars.
Jeannine me dit qu’à cause du temps, il vaudrait mieux passer par la vallée, là haut ça risque d’être impraticable et perdu dans le brouillard.
Je ne veux plus me poser de question, on verra demain, j’en discuterai avec les filles que je dois rejoindre.
Avec l’ami de Tours, nous avons partagé nos victuailles dans la petite cuisine, les autres sont partis au restaurant. Puis chacun dans son lit.
C’est la première nuit, à écouter le souffle de compagnons d’un soir, à les sentir si près, je dors très mal !

4 commentaires sur “Saint Jean de Pieds de Port

  1. Manouchka dit :

    Wow ….
    Un autre chapitre bouleversant …: des rencontres de Lumière, des retrouvailles …des cadeaux postals…etc….Tout ceci est tellement beau…réel…La vie quoi !!!

    Merci encore Miche …
    J’ai beaucoup aimé ta description de Jeanine…ce que tu as ressenti …etc….

    Tendresse
    Manouchka

    J'aime

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