Ronscevalles

Le 08 Juin 1999

Sans bruit, je quitte la chambrée, les cyclistes ne partent pas si tôt. Je me hâte dans la ville où seuls quelques groupes de randonneurs s’activent. 6h 55, je rejoins le lieu du rendez-vous, pas de panique le départ est prévu pour 7 h.
J’ai attendu, attendu, elles ne sont jamais venues. Il ne reste plus qu’à aller, seule, par la vallée.
Le temps est gris, mais peu à peu, le ciel se dégage, et à midi, c’est grand soleil. La vallée est belle, une autre fois je passerai par le GR.

A la pose du matin, le couple de bretons m’a rejoint, juste on passait la frontière. Ils me souhaitent bon voyage, puis ils s’élancent. Ils grimpent allègrement, en moulinant.
Je n’ai rien trouvé d’autre pour m’éloigner de la route qu’une esplanade où traînent des matériaux de travaux publics, au milieu de flaques d’eau boueuse, tachées de résidus pétroliers. L’endroit est vraiment sinistre, il parle fort de toutes ces pollutions humaines. Et voilà qu’arrive un petit chat très maigre et borgne, il quémande quelques nourritures mais aussi des caresses.
C’est un cri, toute cette misère sur cette terre, les enfants aux yeux vides, les vieux qu’en finissant pas de mourir, l’indifférence, l’arrogance, le monde sauvage qui se meurt…

J’ai repris la montée. Je tente quelques « hola » timides aux passants, histoire de me familiariser. Ce n’est pas un franc succès, seul un vieux monsieur me répond.
Plus tard, dans un village, c’est l’ami de Tours qui est passé. Il s’est arrêté un long moment, avec lui, sûr, ce sont nos détresses qui se touchent, nos enfants de l’ombre qui attendent de naître.
Puis, j’ai quitté la route pour un chemin fléché. Le paysage est saisissant de beauté. Sur les sommets, le souvenir des nuages en volutes qui n’en finissent pas de se déchirer au bleu du ciel, dans les aplombs les verts tendres tentent d’éclairer le couvert sombre des grands arbres, et puis ce chant des eaux ruisselantes…
Le sentier est escarpé, juste de quoi poser un pied devant l’autre, c’est sans peur. Le vertige m’a quittée.

 

Plus haut encore, l’appel de la fatigue s’est fait pressant, je me suis allongée, et endormie dans un coin de verdure, comme un cocon. Plus d’une heure dans les bras de Morphée, il a fallu que je m’arrache, et après dure, dure, la grimpette.
Mais là, brusquement, le col, un parking, et des cars de touristes ! C’est sans transition, comme des opposés qu’on superposerait : la beauté de la nature solitaire et la chape de bitume arraché aux entrailles de la terre, et encore ce grouillement d’indifférents braillards. Je tends l’oreille, mais je n’entends pas le cor de Roncevaux, encore un mythe qui tombe.

Sans m’attarder, je prends la direction du gîte. Le chemin est très boueux et glissant. De loin, ils s’approchent, deux soldats en patrouille. Ils me saluent au passage, des chiens hurlent à la mort, ils sont enfermés dans un chenil, tout près de hauts et austères bâtiments. Est-ce le monastère de Ronscevalles ?
Il faut se rendre à l’évidence ce lieu est bien celui que je cherche. Après le porche, une grande cour carrée, j’avance en territoire hostile : « No abla espagnol ».

L’accueil est aussi rude que les murs. Le monsieur ne parle pas un mot de français à la dame qui ne connaît que deux mots d’espagnol. Pas même le frémissement d’un sourire dans ce visage froid. Par je ne sais quel miracle, je saisis l’essentiel : pas le droit de manger dans les dortoirs, il faut s’inscrire avant la messe à l’un des deux restaurants pour le menu « del pelegrino », la messe c’est à 20h, demain portes closes à 8 h. Pour un peu, j’éclaterais de rire, mais cela pourrait tout aussi bien finir dans les larmes, aussi je reste concentrée.
On m’accompagne jusqu’à un dortoir, à travers un dédale de corridors, d’escaliers et de salles vides. C’est grand, au moins une trentaine de lits superposés, des sacs sur certains couchages, mais personne. Si, un jeune homme ! Grand, mince, il se précipite vers moi, tout souriant. Il me parle, en allemand, je crois. Je réponds à son sourire, sans un mot, je pourrais essayer l’anglais, mais je veux rester seule, dans mon silence. Je choisis un lit, et tournée vers le mur, je fais face à toutes les émotions qui me submergent. Je ne les laisse rien me dire, je les toise du regard.
La faim finit par me faire sortir de mon trou, je vais m’inscrire pour un repas. En allant, je rencontre les filles du rendez vous manqué. Elles me disent que… Leurs explications ne tiennent pas la route et je m’en fous. Je me fais mouton et je suis le troupeau. A la fin de la messe, le prêtre bénit les pèlerins regroupés autour de l’autel. De cette cérémonie se dégage une certaine énergie à laquelle je tente de participer, taisant ma révolte de non-croyante.

 

Le repas est une autre cérémonie, nous sommes installés par tables de huit. Un couple de jeunes français mangent à coté de moi. Les conversations ne parviennent pas à cacher le trouble qui nous habite tous, je crois. Ici s’ouvre la porte du camino. Ceux qui disent l’avoir déjà emprunté, sont silencieux.

2 commentaires sur “Ronscevalles

  1. Il y a de tout aujourd’hui dans ce plat que tu nous sers encore, avec tant de générosité…:
    déception, rencontre fortuite, méditation, fou-rire….etc…et tu nous laisses sur un mystère :  » la porte du camino  »…Vraiment !

    J’ai aimé aussi ta réflexion poétique….:
     » ce sont nos détresses qui se touchent, nos enfants de l’ombre qui attendent de naître  »

    Merci Miche …à tout bientôt ….
    Tendresse
    Manouchka

    J'aime

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