Plume d’Eveil – De la perception (27)

– Peux-tu me reparler du niveau de conscience dans lequel se trouve ce silence que tu rejoins dès que tu le peux ?

 

– Aujourd’hui ce silence me rejoint dès que je ne lui oppose pas de résistance. Mais ce ne fut pas toujours ainsi, je devais développer de l’énergie pour stopper mes pensées, les réduire plus précisément, c’est presque le contraire maintenant. Le processus est donc naturel, spontané.

Je me refusais d’être distrait, je voulais tout attraper au vol, ainsi, j’ai vite compris que la solution était dans la concentration, le temps de l’attention que j’allais accorder à chaque objet qui volait vers moi. Ce temps devait être intense mais aussi court que celui de la vie d’une étincelle. Ceux qui allaient trop vite, et que je sentais ne pas pouvoir saisir je devais les lâcher des yeux et de l’esprit au plus vite, sinon les échecs allaient se choquer les uns après les autres comme le voitures dans un carambolage.

A force de répéter ce mouvement alterné « d’attention » et de « lâcher prise », mouvement que j’appliquais en continuité jusque dans mon sommeil, le processus de la pensée s’est inversé. Je pensais trop, énormément, et maintenant penser me demande un effort certain, remonter un simple souvenir est une action difficile. Cette attitude ne représente pas en elle-même un état de conscience, mais elle rend plus accessible tous les états de conscience.

Le silence est disponibilité au vivant et donc à l’expérience.

Plume d’Eveil – De la perception (26)

– Quand brusquement une part de « moi » redevient vivante, alors même que je l’avais oubliée, est-ce aussi un autre niveau de conscience ?

 

– Oui, mais les pensées se rajoutent par-dessus ta perception dans un processus difficile à stopper, « stopper le monde » des pensées est une grande œuvre, un art.

C’est « stopper le monde » que l’on fabrique par nos automatismes pour laisser grandir dans les sensations les échos de notre « connaissance silencieuse », échos vivant et endormis qui s’alignent selon notre vacuité au spectacle de la vie. Le vivant s’adresse au vivant qui nous habite lorsque la pensée ne lui fait pas obstacle.

 

– Quand des sensations très fortes me traversent le corps, sans qu’aucune pensée ne se manifeste, s’agit-il d’émotion ?

 

– Il y a deux origines aux sensations.

Les sensations sont ordonnées par la rencontre de notre vie interne avec la vie qui s’exprime tout autour. Mais nos pensées ont le moyen de synthétiser des tas d’émotions différentes, par conséquent ces émotions sont capables de générer elles aussi des sensations. Donc, la sensation est une validation de ces deux processus, il reste à savoir identifier ce qui les a générées, les pensées ou la « connaissance ».

Plume d’Eveil – De la perception (25)

– Dis-moi, lorsque le corps retrouve la perception, dans toutes ses sensations, cela se peut-il que l’esprit s’égare ?

 

– L’esprit s’égare souvent tu sais. Et je ne saisis pas tout le sens de ta question. « Lorsque le corps retrouve la perception, dans toutes ses sensations » Que veux-tu dire ?

 

– Je veux dire que lorsqu’on vit coupé du monde, quand on est dans cet état moribond, les sensations, on les cherche, mais il y en a fort peu. On fait tout un cirque pour se sentir vivre.

 

– Oui.

 

– Donc quand cela redevient vivant en soi. C’est quelque chose ! Cela m’a troublée, c’était difficile de vivre ça simplement, d’où ma question : peut-on dans ce réveil, s’égarer ?

 

– Moins sans doute mais dès qu’on cogite, on s’éloigne.

 

– Oui, mais je crois que ça cogite aussi au niveau de l’inconscient, ou encore ça rentre en écho avec des informations à ce niveau-là ?

 

– Oui.

Plume d’Eveil – De la perception (24)

– Comme s’il devenait possible de quitter sa peau de misère, de sentir ce lien.

Comme si corps/esprit était ce lien entre toutes choses, l’ami, ceux qui nous ont été confiés par le jeu des rencontres ne fût-ce qu’un instant, et encore les autres, et les animaux, et la nature, et la terre toute entière,et cet univers qui brille dans la nuit.

Le lien ? Mais alors nous sommes tous liens, l’essence de ce qui maintient le visible et l’invisible. Et par le jeu du mental, des habitudes et pensées récurrentes, « je » me coupe de cette vérité ?

Cela a-t-il un sens pour toi ? Toi, le tisserand des liens de l’amitié ?

 

– Bien que je ne sois pas toujours dans la conscience de ce lien qui ne doit se vouloir autrement que dans une permanence absolue, je sais qu’il est.

Et lorsque je l’oublie il se ressouvient à moi dans toutes sortes d’occasion. Je ne le vois pas toujours, je le comprends encore moins souvent, mais une évidence dans ce monde et cette vie se fait voir, que tout est conséquence et cause de ce que je veux, de ce que je fais, de ce que je vois, etc. Que tout ce qui respire ou non est de moi et que je suis cela. Aucun de mes gestes ne peut m’appartenir en propre, chacun est œuvre commune, chacun en est touché et chacun me touche.

L’image qui se présente toujours, est celle des plantes qui se parlent et s’échangent par les feuilles et les racines. Ces arbres sont tous noués entre eux, comme mille brins de la corde qui remonte le seau du fond du puits, liés parce que noués ensembles.

Nous sommes les fibres d’un tissu qui se tisse et se retisse depuis l’incommensurable distance, l’incommensurable espace où les mots « commencement » et « fin » n’ont aucun sens, parce que tout commence et finit à chaque instant, tout se fait d’éternité.

Plume d’Eveil – De la perception (23)

J’ai touché l’autre soir …

Avec le dessous de ma peau,

Avec le verso de ma pensée,

Ce que ressentait cette bulle d’air

Qui remontait à la surface de l’eau

Comme pour prendre une nouvelle respiration.

 

Cette fleur s’attardant devant une lumière

Qui l’invite à éclore comme on invite à danser

Je vois ses pétales épais et jaune d’or

Se contracter sur son cœur et se refuser

A naître, comme une timidité.

 

Se refuser au monde, sortir de dos,

Sortir avec le geste d’entrer

Comme pour inviter le monde

A grimper sur ses reins,

Échapper à la vision d’horizons sanguins.

 

Plume d’Eveil – De la perception (22)

– Voir ce qui est.

 

– Croire que nous comprenons les choses, voilà ce qui nous met en péril. La sagesse est l’humilité de comprendre que non… et cela préserve tout le reste. Si l’humanité était consciente que ce qu’elle appréhende n’est qu’une petite part, notre vie sur terre serait bien différente.

Tout le monde le perçoit, ce lien !

Tout le monde sait que la nature et le vivant sont liés.

Tout le monde le sait très clairement.

Comme tout le monde sait que lorsque les pneus de la voiture sont usés, c’est dangereux de ne pas les changer.

Tout le monde peut admettre que ce que l’on fait revient à nous tôt ou tard. Tout le monde sait que le « mal » que l’on fait nous retombe dessus.

Si tu dis des mots qui laissent imaginer que certaines personnes ont une perception plus fine de leur lien avec le monde que la majorité des autres personnes, tu fais le terrain idéal pour excuser la mauvaise foi.

Il n’y a pas des personnes qui perçoivent et d’autres pas.

Il y a des personnes qui sont dans le « mensonge » et d’autre moins.

 

– Sommes-nous toujours dans la même qualité de perception ?

 

– Oui, une partie de nous est toujours en pleine écoute. Ce n’est pas le phénomène de perception qui est en cause. De l’autre côté de la raison je pense que tout le monde perçoit en égalité, car il ne s’agit pas de concentration, ni des sens, ni d’effort, mais ce sont nos corps qui communiquent dans leur totalité matérielle. Ce qu’il en reste pour nos esprits est bien entendu différent pour chacun de nous, puisqu’à chacun son histoire.

Plume d’Eveil – De la perception (21)

– Veux-tu définir la communication dans ce cadre-là ? Dans le langage courant on parle d’un émetteur et d’un récepteur et de l’un à l’autre un message, est-ce la même chose ?

 

– Non, ici il ne s’agit pas de communication entre raison et raison.

C’est souvent confondu avec le vrai phénomène de la perception. Dans ce premier cas, c’est la perception qui engendre la conscience, alors que dans le second cas, c’est la « conscience » qui engendre la perception. Mais la « conscience » n’est pas ce que les hommes nomment la conscience (sans guillemets).

La conscience (avec guillemets) est un champ dont nous ne sommes pas la source c’est un champ cosmique (le chant de la nature par ex). Ce champ exerce des pressions sur nos sens à l’insu de notre intellect le plus souvent tout à fait incapable de gérer la quantité d’informations.

Mais cette quantité varie selon l’activité de l’esprit. Le phénomène de perception augmente lorsque l’agitation des pensées diminue.

 

– Tu as dit : ce champ exerce des pressions sur nos sens, ces pressions font-elles des sensations ?

 

– Non, les sensations sont produites plus tard, lorsque l’esprit récupère les informations qu’il est en mesure de gérer, et ce, d’une manière consciente ou pas.

 

– Donc toutes les informations passent d’abord par l’esprit ?

 

– Celles qui font se former les sensations oui.

Plume d’Eveil – De la perception (20)

– La séparation entre esprit et corps est-elle ?

L’idée même de séparation a-t-elle du sens ?

Pour l’esprit lui-même il ne semble pas que pendant son activité, il soit capable de conceptualiser sans cet aspect séparatif.

Cependant lorsque l’activité de l’esprit est d’une nature plus légère et plus souple, la place au témoin de cette non-séparation se fait sans résistance de sa part.

– Comme une communication possible ?

– Une communication entre ?

– Le corps et l’esprit.

– Non, c’est seulement qu’il « sait », qu’il a admis que la séparation est une illusion dont il est la source. Son comportement n’est plus tyrannique, il sait ne plus être dupe de ces illusions, mais il ne peut pas être perceptif de cette non-séparation.

Il ne peut la connaître, mais il peut la savoir.

– L’esprit comme nous l’entendons là est conscience de… ?

– Oui, conscience dans le sens de « raison ».

– La perception est donc pour le corps ?

– Oui.

– La perception peut-on dire aussi communication ?

– Toute vraie perception est le résultat d’une communication que la raison apprenne à ne pas coller systématiquement une étiquette.

Plume d’Eveil – De la perception (18)

– Cette dimension du corps, de la perception des choses, en dehors du mental, montre-t-elle une tout autre réalité ? Cette réalité est-elle tangible, ne laissant aucune incertitude sur son existence ?

 

– Je crois que la réalité du contact physique, nous saute aux yeux par l’effet de nos interprétations egotiques. « L’imagination » peut elle aussi démontrer son pouvoir de création. Toutes les sensations qui explosent en nous dans ces contacts de proximité sont synthétisées de la même manière qu’elles le sont dans nos « rêves » ou dans notre « imaginaire ».

Ce sont les mêmes processus qui se déroulent. Lorsqu’on raconte une histoire à un enfant, il est facile de constater que son corps se met à l’unisson avec ce que vit et ressent son esprit. De même l’homme habité par une passion et une foi intense en son Dieu peut voir surgir dans ses mains ou ses pieds les stigmates de la passion qui passe en son « imaginaire ».

Tu as remarqué que je mettais des guillemets autour du mot « imaginaire » ?

C’est parce que dans mon vocabulaire, ce terme indique une fonction de l’esprit qui s’apparente au sens de la vue. Imaginer c’est voir en soi, voir implique l’image, mais il n’y a aucune connotation ici par rapport à ce terme. Nous aurons sûrement d’autres occasions de nous entendre sur ce mot.

La distance entre très peu comme paramètre décisif de la notion de « réalité ». Si je dis que je te touche, toi qui est si loin physiquement, c’est qu’il est réel pour moi en cet instant que je te touche, dans mon corps cela prend forme en sensations. La netteté de ces sensations dépend de la netteté des images créées par mon esprit, mais c’est exactement ce qui se passe en toute situation, je veux dire avec une personne qui est là juste à côté. Si elle me touche et que mon esprit est sollicité ailleurs, la réalité de son contact est diffuse, partielle, incomplète.

Si pour moi il est réel que je touche, il n’en va pas de même pour toi, car nos esprits ne fonctionnent pas ensemble. C’est ainsi dans tous les cas, et je ne vois pas ce que change réellement la question de la distance. Nous parlons de distance en mètres ici, mais nous pouvons aussi parler de distance en temps.

Sais-tu qu’il m’arrive de toucher ou de sentir des personnes qui ne sont plus de ce monde ? Même parfois des personnes que je n’ai pu connaître, parce qu’elles ont vécu à d’autres siècles. Je ne sens pas de différence réelle dans ces rapports avec ceux de mon quotidien. Je ne veux pas dire que j’entre en contact avec des âmes de disparus, non pas du tout. Le rapport est à sens unique dans ce cas bien-sûr, par l’imagination nous créons. La question : « mais est-ce bien réel ? » n’a pas lieu d’être. Ce rapport est vivant en moi, si je suis vivant il est réel.

Nous nous coupons un doigt, mais si nous sommes sous anesthésie, la douleur est absente. Quelle est la nature réelle de cette blessure ?

Elle est forcément incomplète. La quantité de sang, la sensation, le pouvoir de cicatrisation, le délai de guérison, etc. Tout cela devra compter avec la conscience, donc « l’imaginaire ». La teneur en réalité est amplifiable à l’infini Michelle, voilà ce que je crois.

Cet espace qui s’ouvre entre deux personnes qui commencent à communiquer, et il suffit d’un regard pour communiquer, est l’espace de l’imaginaire.

L’imaginaire est ce qui crée le réel. Tout autour de nous en découle. La vie ne peut éclore sans imaginaire.

Je sais que ça doit te paraître farfelu ce que je dis là, j’ai beaucoup de difficultés à l’expliquer. C’est là que je me sens désespérément extraterrestre (rires). Pourtant tout cela est bien terrestre.

Si les corps ne possédaient que la langue pour se parler, le monde serait bien sombre.

C’est cela et ce n’est pas que cela, parce que le monde a deux visages, celui pour nos sens et l’esprit et celui pour nos cellules. Pour les yeux le plein, pour l’esprit le vide, mais c’est le vide qui contient toute l’énergie, toute l’essence.

Dans le « grand », les corps et encore des corps, dans le « petit » le lien entre les corps, l’onde qui rend les corps au-dedans des autres corps, ici et là, ici dans là. Le passé et le futur dans les mailles d’un présent, mais un présent qui ne se succède pas à un autre présent, ni un autre encore, un présent qui s’éternise en fondant dans tous les temps.

Plume d’Eveil – De la perception (17)

Je ne parle pas de cette pression qui est de l’esprit, mais de celle qui est de la matière, cette pression qui assemble les fibres du bois, les atomes du métal, les vingt-quatre images par seconde du film dont nous sommes incapables de distinguer pour chacune leurs formes, et l’espace vide entre chacune encore.

Imagine une pomme au fond d’un trou dont tu voudrais t’emparer.

Cependant une trappe s’ouvre et se ferme au rythme de 24 mouvements par seconde ne te laissant pas le loisir de passer ta main. Tu discernes à peine le mouvement de la trappe qui trancherait tes doigts si tu osais.

Là tu es sous la pression de ce temps, de ce mouvement, car le temps est indissociable du mouvement, et pour oser te saisir de la pomme tu dois accélérer ton propre mouvement, ce qui revient à ralentir celui de la trappe.

Si la trappe maintenant menait ton mouvement à cent voyages par seconde, tu ne distinguerais plus sa présence, l’orifice te semblerait libre et tu penserais que la pomme est facile à retirer, et pourtant… et pourtant…