Plume d’Éveil, De l’instant (fin du chapitre)

La main ne peut pas traverser la forme

Elle caresse ou frappe…

Pourtant, en tout, l’espace que jamais

Elle ne semble rencontrer.

*

Dans le silence qui s’offre

Elle abandonne en l’instant l’objet

Et c’est tout un univers.

*

Les yeux s’ouvrent pour la première fois.

*

Plume d’Éveil, De l’instant (10)

– Peux-tu en dire plus sur cette façon de faire qui nous permet d’exécuter nos activités quotidiennes dans une « juste attitude » ?

 

– Beaucoup disent que vivre l’instant présent n’est pas possible, cette présence n’est pas possible, cette présence à soi si tu tricotes est dans l’attention que tu portes à toi dans chaque maille.

Si un oiseau chante tu arrêtes tes aiguilles et tu plonges dans ta relation au chant de l’oiseau. L’effet obtenu ressemble à ce que l’on peut observer lorsqu’on s’assoit au milieu de deux grands miroirs positionnés face à face. A l’infini ton reflet se répète, toujours différent, même lorsque tes yeux ne peuvent plus le discerner, ton image continue de s’écraser comme sous la pression des étoiles et du temps.

Vivre l’instant présent c’est tenir les sensations « créées » par la relation, c’est être le témoin de la vie intérieure quand celle-ci s’anime et elle ne s’anime qu’au travers de notre relation. Si rien ne se passe autour de toi, rien ne se passe en toi, alors nous nous sentons obligés de l’inventer par l’esprit, et le monde devient bruyant en nous, aussi bruyant qu’incohérent, incohérent parce qu’il n’est plus que le reflet de nos caprices, de nos fantasmes et de nos peurs.

Plume d’Éveil, De l’instant (9)

– Le grimpeur ne conquiert pas la falaise, elle lui indique comment il doit se fondre à elle.

– Oui, mais en cette image l’idée d’une urgence, d’un travail qui ne finit jamais.

– Non, l’urgence vient de « croire ». L’escaladeur ne peut pas croire. Sa vie est suspendue à chacun de ses gestes, il n’a pas droit à l’erreur, si non il tombe. Ce n’est pas parce que tu es tendue d’attention que tu ressens une urgence.

– L’urgence vient de croire ? Les certitudes, là où l’on s’arrête en des conclusions ?

– De tous les « croire ».

– Mais c’est quoi « tous les croire » si ce n’est des conclusions, des représentations, croire que l’on est arrivé quelque part ?

– Oui, je comprends… Croire, c’est se consacrer à autre chose que l’instant, c’est ainsi que je le définis.

– Oui, tout ce que j’ai énuméré parle de ce qui n’est pas de l’instant. L’intensité oblige à entrer dans l’instant.

– Oui, mais pas l’urgence. Ce sont des mots qui semblent être des parents.

– L’urgence est une idée.

– Voilà !

– Oui, cela peut être confondu, je veux dire que l’intensité donne parfois l’impression d’une urgence.

– Oui, il ne faut pas les confondre.

– En serrant de toutes tes forces une montre dans ta main, les aiguilles ne tournent pas plus vite pour autant.

– Elles ne tournent pas plus vite, mais vivre dans l’intensité c’est un sacré défit.

– C’est le seul que la nature nous offre. Les autres défis, l’homme les invente pour se détourner de celui-ci.

Plume d’Éveil, De l’instant (8)

– Face à cette confusion dont nous sommes la cause et les victimes il nous faudra faire table rase de nos croyances, de nos souvenirs, de nos attentes.

N’est-ce-pas l’instant présent qui se présente, alors, à nous, apportant le toujours nouveau, le vivant ?

*

– L’instant présent est à pénétrer, ou plutôt à se laisser pénétrer. Mais l’instant présent d’où tire-t-il son sens, sa valeur essentielle ?

Il le tire de ce qu’il est promesse d’instants suivants, la présence de « l’instant » est contenue dans la présence de ce qui suit.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut tenter de « respirer » les lendemains, il n’est pas possible de respirer avantageusement en deux lieux à la fois.

Vivre l’instant présent, c’est respirer ce qui est là en sentant venir jusqu’à nous les arômes d’une gastronomie non encore rêvée, d’une potée de choux qui n’a pas encore connu la chaleur sous la marmite.

Telle est la désespérance de l’enfant, la cause de son épouvante, nul autant que lui n’a besoin d’entendre le chant des promesses, n’a besoin de toucher la terre dans laquelle il sait devoir un jour chercher sa nourriture.

Un adulte qui regarde le soleil se coucher voit un soleil disparaître à l’horizon, mais un enfant voit tous les levers de soleil espérés et promis à lui.

Ce désordre arrive par nos croyances qui sont elles-mêmes des parures pour nos peurs, les peurs sont des dévorantes de l’amour. Les peurs appartiennent au passé, c’est pourquoi elles sont comme la mort, promesses de vide et d’absence.

L’amour n’appartient qu’à l’avenir, car il est tout entier « promesse », et le présent est le cheval sur lequel il se tient en selle.

Plume d’Éveil, De l’instant (7)

– J’aimerais que tu me parles de ton rapport au temps, le mot souvenir est très présent, comme quelque chose de prégnant en toi.

As-tu remarqué, dans ce dernier message que tu m’envoies, tout ce qui concerne notre relation, tu en parles au passé ?

 

– Ton écriture vois-tu, je la reçois avec le regard du renard sur les champs de blé, c’est un moment de tendresse matinale, et c’est le matin qu’il est le plus propice à ma réponse.

Ce sont les pièges de la grammaire qui m’ont fait parler de notre relation au passé, parce que j’avais en tête les tout premiers moments de notre rencontre, ceux qui nous offrirent les premiers pas, et ces premiers moments appartiennent au passé. Chaque jour est bien présent et rempli de notre relation bien vivante qui n’a ni le visage d’hier, ni celui de demain.

 

– Tu as raison, le mot souvenir, l’acte lui-même est très présent en moi, il me semble que je suis fait de souvenirs, que la plupart ne sont pas les miens. Il me semble que je porte la mémoire d’une espèce, celle à laquelle  j’appartiens.

Mais je porte aussi des souvenirs de temps non encore advenus, c’est très étrange et c’est ainsi depuis mon plus jeune âge.

C’est évident que cela a donné une tournure très particulière à ma vie, en fait c’est là, je dois conjuguer à chaque instant avec cela.

Mais pourtant le flot de ces souvenirs est docile, il ne donne pas de grands coups de pieds sur la porte, il ne se manifeste que lorsque mon esprit se met dans un mode qui lui laisse la piste de danse.

Car, paradoxalement, je ne suis pas psychologiquement lié au passé, pas plus qu’à l’avenir. Tu sais, cette fameuse présence à l’instant, ou de l’instant, c’est cela ma permanence, ce qui n’est pas simple en vérité. L’acte lui-même est fort simple, puisqu’il glisse sur moi sans que je le veuille, sans que je l’attende, mais cet acte/non-acte, est si peu adapté à la vie agitée de notre monde, si dérangeant pour ceux qui en sont les témoins sans pouvoir comprendre, parfois aussi se sentent-ils victimes de ce qu’ils comprennent comme une « absence » à eux.

Ma mémoire face à ces instants de vie n’a pas su s’adapter, elle a certainement renoncé, depuis que ce fonctionnement a commencé à me pénétrer, tout ce qui advient ressemble à ces traces dans le sable, je dois me contenter de cette « éphémérité », mon visage et tous les visages s’effacent et se reconstruisent, toujours nouveaux l’instant suivant.

Plume d’Éveil, De l’instant (6)

Entre deux instants

Se trouver dans cette disponibilité adéquate qui permet de traverser les instants de vie avec le moins de bagage « pensée », avec une vacuité mentale telle que toute image est par nature éphémère, consacrée à ce qui se tient là dans l’immédiateté sautant par-dessus chaque objet, comme on le fait avec les pieds pour traverser certains cours d’eau en sautant sur les rochers affleurant. Comme on le fait ces nuits veillées allongé dans l’herbe et attendant chaque nouvelle « étoile filante », le temps de vie d’une étincelle,le corps et l’esprit tout entier pointés vers la trace lumineuse, qui n’aura pour existence que l’instant de notre regard.

Bref, faisons de tous ces événements comme nous faisons avec ces apparitions furtives, donnons-nous tout entier tant qu’elles consomment leur lumière et restons ouverts et disponibles à celle qui est à venir, qui ne sera qu’un instant car vaine est l’illusion qui consiste à se souvenir de celle passée, vaine l’illusion qui est de prédire celle à venir.

Plume d’Éveil, De l’instant (5)

Tempo

Oui, la question est : mais de quel temps parlons-nous ?

C’est une question d’horloge, c’est aussi une question d’espace, c’est une question de disponibilité et c’est aussi une question d’attention.

Pour être riche en temps, faudrait accepter le concept de possession du temps, concept qui m’échappe tout autant que le temps. L’économiser, du même coup me semble inepte, le sentir… illusoire, ou alors ce serait sentir sa pression sur nous et les autres objets, s’il exerce une pression sur l’existant, sur moi par exemple, sans doute qu’à mon tout je peux chercher le moyen d’exercer une pression sur lui ?

Serait-il donc élastique ? Puis-je accélérer quelque chose en moi qui produise un effet contraire à la vitesse du temps, non pas contraire mais plutôt opposé ?

Le temps est-il un contenant dans lequel on puisera une perception comme l’eau dans le puits ?

Le temps je le vois comme une noix fermée, mes sens comme un outil pour écarter ses deux coques, et le fruit comme une forme offerte pour « l’instant ».

Plume d’Éveil, De l’instant (4)

Lâcher prise
Un enfant saisit avec conviction son jouet, observe avec quelle simplicité il peut le laisser choir, c’est parce qu’il a posé son regard sur un autre objet plus intéressant sans doute en cet instant.
Un homme monte un escalier, marche après marche, observe avec quelle légèreté le pied lâche la marche d’en dessous pour aller quérir la suivante.

Se détacher de l’instant que l’illusion me rend « présent », quelle marche de cet escalier correspond-t-elle à cet instant présent.

Est-ce-celle où se reçoit mon pied gauche ? Est-ce celle où me propulse mon pied droit ?

Voilà le genre de question que mon manque de « lâcher prise » m’amène à me poser.

Entre les deux marches, point de question, pas le temps.

Entre les deux marches un instant de « lâcher prise ».

Plume d’Éveil, De l’instant (3)

– Une question trotte en ma tête et je pense que tu peux m’aider.

L’identification à son corps ou un concept est la source de tous nos attachements. E qui découle souvent de là, c’est la souffrance, la douleur, la perte… et aussi leurs contraires qui nous le savons sont temporaires, impermanents.

Parfois en marchant, n’importe où, je suis là, présent, l’esprit tranquille (vide de paroles et de tourments). En cet état il n’y a pas d’attachement n’est-ce-pas ?

Il n’y a que sans identification qu’une action peut être juste, comment l’apporter partout ou plutôt constamment cet état dans l’action de la vie quotidienne ?

*

– Demeurer dans cet état de silence intérieur est difficile et chaque minute vécue dans cette qualité doit être considérée comme un cadeau de la vie. Il n’y a pas moyen de maintenir cette condition d’une façon permanente, mais il y a moyen de décider de s’y trouver quand le moment nous le propose, et cette proposition se présentera de plus en plus souvent. L’attention portée à l’instant présent, la conscience que le passé n’existe pas, ni l’avenir, cette attitude est la seule qui permette le détachement (qui est non-considération particulière à la « chose »), si rien n’est plus important que ce qui est en train de se passer, se vivre, alors l’esprit se vide comme un ballon de son air.

Plume d’Éveil, De l’instant (2)

– Cet art Ron, tu peux m’en dire plus ?

*

– L’art de traquer est l’art de l’improvisation absolue.

Un traqueur ne considère jamais qu’il sait quelque chose, il ne s’appuie sur aucune définition.

Il a intégré l’état où rien ne cherche à s’affirmer comme une certitude, produisant ainsi la plus grande disponibilité possible et si j’accorde une définition à un objet, celle-ci ne peut résister qu’un instant, l’instant de servir.

*

– Mais sans un minimum de certitudes, qui serais-je pour moi-même ?

*

– Je ne peux me fondre dans une certitude, c’est-à-dire que tout ce que je peux comprendre d’une chose n’a de sens que dans cet instant.

L’instant suivant je suis déjà un autre, l’objet me suit dans mes mues, alors que les définitions de par nature veulent être rigides et prendre racines.

Quand l’esprit est face à l’expérience, pendant un quart de seconde, il saisit la futilité des définitions qui nous privent de la simplicité de ce contact avec nous-mêmes, dans l’instant présent.

*

– Donc si je me base sur l’instant, l’idée de ma personne que devient-elle ?

*

– T’es là ? Je crois que j’y suis mais, si ça se trouve ce n’est pas moi.

Alors je me demande qui c’est …

Et quand j’en ai assez de me le demander, je me rends compte qu’il n’y a personne en fait.

Ce sont les mots qui sont ainsi et justement c’est ce que je veux démontrer. Mais si…. les mots endossent tous les sens que je leur prête… alors derrière moi ce miroir dans lequel je ne saurais voir qu’un reflet du passé.