Du guerrier et de la conscience (22)

– Tu disais : « Il adopte ou rejette en conscience ce qui doit le toucher, il permet ou ne permet pas ». « Ce qui le touche »… là encore, dans la rue, « ce qui le touche » parle de sensiblerie, on se laisse attendrir, émouvoir, etc. Évidemment il n’est pas question de ça. Parles-tu de connexion ?

 

– De connexion ?

 

– Je ne sais pas, j’essaie de comprendre ce qu’est se laisser toucher pour un éveillé.

 

– C’est simple ! Quand tu vas faire ton marché, tu regardes les fruits, et tu choisis ceux qui te semblent bons pour ta santé, tu rejettes les autres. Nous faisons de même avec les fruits de l’esprit. Bien entendu, il faut avoir le discernement qui permet de voir les fruits qui sont bons de ceux qui ne le sont pas.

 

– Ce n’est pas la personne que tu rejettes mais ce avec quoi, elle vient à ce moment-là ?

 

– Oui.

 

Du guerrier et de la conscience (21)

– « De toute façon comme le moi ne peut représenter l’être la spontanéité n’existe pas ou d’une façon très relative » Ce sont tes mots.

J’aimerais approfondir, l’être ne s’exprime-t-il jamais sans l’intermédiaire du moi ? Lorsque l’esprit est silencieux par exemple ?

– L’être s’exprime de son côté, rarement le « moi » parle pour lui et lorsqu’il parle avec lui, c’est un signe de grande liberté.

– Que veux-tu dire l’être s’exprime de son côté ? On peut en être conscient ?

– Oui, on peut en être conscient.

– Sans que le moi intervienne ?

– Oui, le « moi » reste en parallèle. L’être s’exprime tout le temps, et le « moi » en est peu conscient. Notre attention est rarement portée sur « notre » être , ou sur les « autres » êtres. Nous ne concevons pas la vie ainsi, pour nous la communication ou l’expression concerne les personnes. Ce sont elles qui sont censées avoir quelque chose à dire, à se dire.

Mais rien ne peut empêcher l’être de s’exprimer parallèlement.

– Oui, tout passe par ce filtre, c’est vrai. Enfin dans la façon « normale » de vivre. Donc lorsque que l’on prend conscience de cet abus, de cette invasion, l’esprit devient plus silencieux et alors en conscience l’être peut se manifester, c’est ce que tu dis ? Le reste du temps, il le fait sans que nous en ayons conscience.

– Ce que je dis est simple, lorsque l’ego se regarde moins lui-même, il porte alors son attention sur l’être, c’est cela prendre conscience de l’autre, vois-tu ?

– Oui, je reformulais pour vérifier si j’ai bien compris tes mots, mais là pourquoi parles-tu de « l’autre » ?

– L’autre, parce que l’ego, tout ce qui n’est pas lui est autre.

– (Sourire)…, oui, il en est ainsi. Donc l’être lui paraîtra étranger à lui-même.

Peux-tu dire ce qu’est pour toi l’être ?

– La totalité de ce que nous sommes, dans le solide comme le subtil.

– L’ego perçoit le corps comme séparé de lui, c’est vrai.

 Le solide est le corps, et ses manifestations ? Au-delà du corps même, le monde ?

– Le « solide » est la matière quantifiable.

 Le « subtil » serait le « champ » qui met tous les éléments en relation.

 Les racines de l’être plongent dans l’infini.

– La conscience de l’être est la conscience de notre appartenance au tout ?

– Oui, tout fonctionne ainsi dans l’être par relation de conscience.

– Dans l’être, pas de moi et l’autre…

Alors cela est la fin de toutes les illusions, c’est le mouvement même du divin.

– La question des illusions ne se pose que pour le moi, la question des formes ne se pose pas ailleurs.

– Oui, tout ce que tu dis, peut-être entendu à différents niveaux, si c’est le moi qui s’en empare l’être est entendu « mon être » ce qui n’a aucun sens !

– Oui.

– J’ai relu des mots dans lesquels tu disais que « l’éveillé » est indépendant de toute influence.

– De toutes ?

– Ben, je pense oui, parce qu’il suffit qu’il en subisse une pour qu’il ne soit plus indépendant.

– Alors oui (Sourire).

– Je pense que tu parlais d’un état où le doute n’a pas sa place, ce doute qui fait la peur.

– Il ne s’agit pas de doute.

Mais si tu entends par « influences », l’effet de la volonté ou de la pensée ou d’autres choses venant des autres, de l’étranger, je peux te confirmer que oui.

Cependant, on peut élargir le champ de ce mot.

Ainsi, la lune exerce une influence.

Les saisons, les astres, le vent, le soleil, etc.

Et si je peux, plus ou moins modérer ces influences, agir sur elles, je ne peux pas prétendre pouvoir stopper ces influences-là. Être en vie, le rester, cela comprend également, pour ne pas dire surtout faire l’échange, négocier en permanence avec ces influences.

– Tu ne parlais certainement pas de ça, mais bien de l’influence de la pensée, la volonté d’autrui.

Qu’est-ce qui fait qu’il ne subit plus cette influence, sans pour autant être dans l’arrogance de celui qui pense détenir un pouvoir ?

– Le fait qu’il soit capable de voir clairement tout ce qui le touche. Il adopte ou rejette en conscience ce qui doit le toucher, il permet ou ne permet pas.

Le fait de voir accorde cela, et permettre une pensée ou une volonté de te toucher, c’est comme ouvrir la porte.

Tu ne subis pas la présence de tel que tu as invité à entrer chez toi.

– Tu parles là de discernement, et cela n’est pas jugement, ni rejet n’est-ce-pas ?

_ Pour admettre ou rejeter, le jugement est indispensable. Mais quel sens péjoratif attaches-tu encore à ce mot ? Juger est indispensable en toute chose.

– Je n’attache pas de sens péjoratif, dans le langage courant, le jugement a un sens détourné, c’est pourquoi je préfère utiliser le mot « discernement » qui n’a pas ce sens moraliste qu’on y attache.

– Le jugement n’a rien de moraliste, tu dois confondre avec la condamnation…

– Non, je ne confonds pas.

– Le jugement est la fonction première de toute raison.

– N’allons pas batailler pour un mot.

– Je ne bataille pas… Je te pousse à dépasser un point de raison sur lequel tu butes souvent. Ce n’est pas de notre faute si les gens détournent les mots et comme ils les détournent tous, nous ne pouvons opter pour la non-utilisation de ces mots.

– Tu redonnes à un mot son vrai sens, moi je sais comment il est entendu couramment.

– Peu importe le sens que la rue donne aux mots, entre toi et moi. Entre toi et tous les autres, force-toi à définitivement remettre les mots dans le bon sens. Car là est notre unique chance de salut.

– Je vais tenter de t’expliquer quelque chose, mais avant sache que j’entends ce que tu dis, et bien entendu si j’entends je suis d’accord. Pour autant, je suis à la lisière, et moi-même encore je suis concernée par ces modes de fonctionnement qui font que le mot « jugement » désigne du doigt, oui une sorte de condamnation de l’autre. Alors pas facilité sûrement, je cherche d’autres mots qui évitent que mon cerveau fasse l’amalgame et glisse sur la mauvaise pente, celle des habitudes.

Ceci dit, je peux faire l’effort et utiliser, là avec toi, ce mot (sourire).

Du guerrier et de la conscience (20)

Je m’intéresse en ce moment à des écrits de physiciens… Ce qu’ils découvrent rejoint ce dont tu témoignes, en même temps cela apporte un autre éclairage.

Oui, lequel ?

Ils arrivent par un autre chemin, celui de la pensée cartésienne et certains sont infiniment troublés par leurs découvertes… c’est un monde qui s’écroule en eux.

En toi et en ceux qui voient, il n’y a pas de réaction, mais la paix…

Sur quels thèmes as-tu trouvé de similitudes avec ce que je dis ?

(Sourire)…, ils découvrent la limitation du langage et des concepts qui ne fournissent plus aucune information et même deviennent des obstacles.

Que la matière est énergie et conscience.

Oui.

Qu’il n’y a pas de partie définissable, mais un réseau de relations incluant l’observateur humain, une trame dynamique d’évènements reliés dans laquelle toute partie détermine la structure de l’ensemble.

En fait l’observateur ne peut plus être considéré en tant qu’élément séparé, il est d’un univers de participation.

Ainsi ce que révèle la connaissance directe, est, en une certaine mesure, « observable « … Cela te surprend-il ?

Ça veut dire quoi « observable par la science  » ? Que les scientifiques ont des yeux tout autour de la tête ?

(Rires)…, qu’ils découvrent par le biais de l’analyse intellectuelle, utilisant des connaissances, les mathématiques, la physique, etc.

Nous avons tous un cerveau semblable.

Je me sers aussi de l’analyse, des maths et de la physique.

Tu as l’air de penser que c’est de la divination.

Le cerveau est avant tout un calculateur.

Autrement dit, tout, absolument tout ce qu’il produit, est mathématique et analyses. Absolument tout, même chez les cerveaux embués ce sont encore des calculs, faux souvent chez les « idiots » mais des calculs quand même.

Tout ce que tu peux nommer sentiment ou sensation, idée ou savoir, intuition ou certitude.

Tout est le résultat d’un calcul effectué plus ou moins bien par ton cerveau.

Alors qu’elle est la différence entre un « chemin spirituel » et un « chemin scientifique » ?

Aucune en principe ! Ce sont les habits que l’on décide d’endosser qui peuvent changer.

L’humilité est un habit par exemple. Certains scientifiques n’en ont pas, mais c’est pareil chez les « spirituels ».

C’est la même chose pour tous les autres habits.

La seul différence résiderait donc dans l’intention ?

Non, l’intention de certains scientifiques est de loin préférable à certain « spirituels » et vice-versa… (Sourire)

Je ne disais pas que l’intention des scientifiques est moins louable. Je disais que scientifique ou pas, tout est dans l’intention !

(Rires), cela dépend du sens de ce mot, je dirais que tout est dans l’inflexibilité, donc la rigueur, ces mots sont synonymes.

La rigueur ? Mais on peut avoir de la rigueur et ne chercher qu’à s’enrichir, à avoir plus de pouvoir !

Tu n’entends pas ce mot »rigueur » comme je l’entends. Chez toi ce mot déclenche des processus de défense, visiblement, tu crois avoir fait l’expérience de la rigueur mais c’était autre chose.

Plus on est rigoureux dans sa recherche ou son application, plus on est patient et tendre avec les autres.

Plus on est rigoureux, à la façon d’un guerrier, et non d’un homme ordinaire, plus on sait la compassion pour autrui.

L’intention… pourquoi ce mots ne va pas dans ce contexte ?

Ce n’est pas qu’il ne va pas… il est trop abstrait. Cette explication présente se veut des plus concrètes. S’il y a un mot dont je peux douter qu’il soit entendu, c’est bien celui-là. Nous avons échangé plusieurs fois sur ce terme, et il est évident que nous ne l’entendons pas encore de la même oreille.

L’intention ?

Oui.

Je crois que nous l’entendons pareillement, pourquoi dis-tu ça ?

Au bout de plusieurs vies, l’intention ne cesserait d’évoluer dans nos compréhensions. Si toi tu es sûre que nous l’entendons de la même façon…

Il n’y a pas deux personnes au monde qui l’entendent pareillement.

Donc nous n’entendons pas l’intention de la même oreille et comment cela se fait-il que nous puissions entendre le mot rigueur plus sûrement de la même oreille ?

Je viens de te le dire…

Le mot « intention » est le plus abstrait des mots, parce qu’il implique une part du monde absolument abstraite.

Et comme chacun de nous a une relation personnelle et intime avec la part abstraite du monde, que chacun de nous vit une chose unique au sein de cette relation, ce que notre esprit est en mesure de conceptualiser de son expérience propre a un caractère unique.

Le fait de dire que l’intention est tout à la fois, le fait de s’accorder sur cette acceptation ne permet pas de considérer que nous avons la même conceptualisation justement parce que ‘l’intention est tout à la fois.

Même si ce que j’en pense est le contraire de ce qu’en pense mon voisin, ce qu’en pense mon voisin n’est pas très éloigné de ce que j’en pense.

Du guerrier et de la conscience (19)

– Tu dis n’être plus un homme de pouvoir. Que me racontes-tu là ?

Comment peux-tu être dans le fait de soulager l’autre par tes mots, et dire, la question du pouvoir ne me concerne pas.

Soulager autrui, n’est-ce-pas avoir un pouvoir sur lui ?

L’être humain est un être de pouvoir, il a celui d’aimer, de trahir, de haïr, de blesser et même de tuer. C’est peut-être pour ça que nous construisons des barrières, des frontières, des murs, des citadelles.

 

– Non soulager les autres n’est pas exercer un pouvoir. Exercer un pouvoir c’est influencer les autres afin qu’ils fassent ce qui n’est pas dans leur volonté. Chose bien difficile avec moi, car lorsqu’on me questionne pour mieux se décider soi-même, je réponds conformément au vide qui est en moi, et la personne s’en va plus pauvre encore, appauvrie par un doute qui s’est élargi, ne sachant plus quelle question elle voulait me poser réellement.

 

Du guerrier et de la conscience (18)

– Tu as parlé du sentiment de nullité…

Tu as des mots comme ça qui au premier abord donnent une impression de jugement.

Je sais que ce n’est pas ça.

 

– Le fait de dire que je me sens nul n’est pas une façon de me déprécier, me dévaloriser, c’est une réalité que nous avons tous en commun. Nous sommes des nullités au regard de ce qu’est le monde.

La proportion doit avoisiner les rapport entre un grain de poussière face à un millier de galaxies et don autant de soleils.

 

– C’est donc un rappel de ce rapport et une friction pour l’arrogance s’il y a lieu.

 

– Une friction ?

 

– Frottement, je veux dire que les mots, avec toi, c’est jamais au hasard. Ce mot nullité à une résonance très négative pour l’ego.

 

– Oui, mais c’est une simple et évidente vérité, suffit d’en parler aux milliards d’êtres humains qui sont passés en laissant si peu de grains de sable derrière eux.

 

Du guerrier et de la conscience (17)

– L’intimité pour moi c’est là où ça se dévoile, là où les frontières s’annulent, là où je te rencontre et je rencontre le monde, là où je voudrais rencontrer chaque personne.

 

– Lorsque l’intimité se dévoile sans risque d’erreur, elle ne souffre pas.

L’intimité par contre ne peut souffrir de la méprise.

L’intimité est rarement respectée.

Elle est presque toujours bafouée, piétinée même par les gens de bonne volonté.

Le guerrier que je suis, protège son intimité autant que faire se peut.

Il préfère passer pour plus idiot qu’il n’est que de trop briller.

Les sujets les plus complexes, je ne les aborde jamais sans un petit air idiot.

Dire les choses incomplètes, comme par timidité de dire ce que je sens, ce que je sens « vrai ».

C’est un instinct chez moi. Une vérité, je la chuchote parce que ça se chuchote quand ce n’est pas pour soi qu’on parle.

Ceux qui parlent haut ont besoin d’être entendu, ils clament et clamer blesse l’intimité.

 

– Ah, et ce Jean dans le désert parlait-il pour lui ?

 

– Mais comme tu le dis Jean était dans le désert pas sur la place publique, il s’est mis là où personne ne passait.

 

– Tu as raison.

 

– Comprends-tu cela ?

 

– Oui.

 

– C’est cela la préservation de l’intimité.

 

– Oui, rien à voir avec l’intimité de la personne, qui n’est que résistance .

 

Du guerrier et de la conscience (16)

– Qu’appelles-tu suffisance ?

 

– La suffisance est comme un gros sac, dans lequel on peut trouver « l’orgueil, la fierté, l’égoïsme, la jalousie, le pouvoir, le sentiment d’importance, l’entêtement » etc.

 

– La personne en tant que personnalité, ego, penseur, n’est-elle pas suffisance ?

Le fait de respirer en se pensant séparé, le fait de prendre la parole et oser dire ou questionner, n’est-ce-pas suffisance ? Manger avec l’idée que cela m’appartient ! Aimer dans l’attente d’un retour !

Tous les actes de la vie mus par cette idée, « je suis », sont suffisance !

Ce que tu décris là, est notre condition d’existence à tous, même pour les guerriers et autres hommes de pouvoir, même les saints et les soi-disant sages, tous, en conscience et en inconscience !

Alors nous brûlons au feu de la mort, chaque jour !

Et puis, je le crois, dans un ultime abandon, sans tambour ni trompette, dans l’anonymat le plus absolu, nous déposons notre fardeau. Dans la relation à l’autre ou dans la solitude, mais en pleine conscience ça c’est sûr !

 

– La personne (le moi) est expérience aussi, elle peut et doit savoir que perdre de la suffisance c’est comme soulager le poids sur les épaules.

La personne porte un sac sur son dos, il y a dedans ce sac l’expérience, la mémoire, les traces, les savoir-faire et aussi la suffisance. Celle-ci est comme des pierres qu’on aurait rajoutées, histoire de bien sentir son sac, histoire de prendre du poids, mais cela ne retire rien à la personne de jeter ces pierres au-dehors du sac.