Peuples migrateurs

Le 22 Mai 1999

J’ai repris la D8, route Napoléon, marchant dans les pas d’hier, l’étroitesse de la chaussée, la circulation, le bitume qui chauffe les pieds… A Périgueux, « Mamy-Papy » doivent me rejoindre pour passer le week-end. C’est toujours la même histoire, j’ai promis de donner des nouvelles, aussi, je téléphone régulièrement. Puis j’ai eu l’idée de leur demander de m’envoyer mes vieilles chaussures de randonnée, poste restante à Périgueux, et voilà, ils ont décidé de cette visite. J’attends un soulagement avec mes anciennes chaussures, et puis finalement, je suis contente de les voir bientôt. J’ai proposé de trouver un hébergement pour nous trois, aujourd’hui je m’emploierai à cette tâche.

Je dépasse le camping de Haras la Forêt, sans m’arrêter. Je fais une tentative à un camping à la ferme, quelques kilomètres plus loin. J’ai sonné, sonné sous la pluie, personne n’est sorti du château hormis les chiens qui gueulaient très fort. Un détour pour un camping louant caravanes qui affiche une pub sur la départementale… les ferrailleurs du coin.

 
Arrivée à Périgueux, saucée plus d’une fois. Premier arrêt, dans une cafétéria où je prends un café et un croissant. La serveuse m’indique la direction pour rejoindre un « F1 ». Là, début d’un long périple, d’un bout à l’autre de la ville, passant par les hôtels bon marché, tous complets, au camping de l’Isle qui vient de changer de propriétaire…
Périgueux, le creux, Périgueux la gueuse, n’attache pas ton cœur… J’abandonne mes recherches, je viens de voir un lavomatique. Après tout j’ai besoin de repos et j’ai du linge à laver. Je pousse la porte du petit local.

« Alors vous êtes comme nous, vous êtes du voyage ! » Ce ne sont pas des paroles en l’air, elle est vraiment en train de me dire : « Tu es des nôtres ».
Elle m’a saluée dès mon entrée, et les enfants aussi. Elle attendait que sa lessive se termine, avec elle quatre petites filles, les plus âgées étant deux jumelles d’une dizaine d’années, la plus jeune un bébé de quelques mois. Elle a voulu savoir ce que je fais avec ce sac sur le dos. Sa réaction est si joyeuse. J’aimerai lui dire que depuis toujours, ce toujours qui donne l’impression de venir d’une autre fois, je les suis du regard, eux, les voyageurs au long court, mais je ne sais pas les mots. Lui dire que je porte au plus profond ce mystérieux appel qui parle de la beauté des paysages défilants à pas lents, de l’ivresse des sensations ouvertes à l’inconnu, d’un chemin qui ne fait que passer. Lui dire, encore, qu’elle me touche profondément par ces mots simples et directs, par sa présence, sa musique, son parfum… Ce serait trop compliqué, alors juste je reste là, à l’écouter.
Elle me parle de sa vie, des difficultés. Elle, pour les enfants, aimerait devenir sédentaire, pour l’école, pour le linge, pour l’avenir, mais son mari ne veut pas. Le mari, le voici qui arrive, avec le fils. Le gamin a un oisillon apeuré dans les mains, les filles se bousculent pour le voir. La mère fait remarquer que la dernière fois, le petit oiseau est mort. Le père dit : « C’est bon, je vais le relâcher ». Le gamin ne veut pas, il crie, pleure, insulte. Puis tout se calme, enfin, autant qu’il est possible quand on est enfermé à huit dans un petit local surchauffé.
Le père décide d’aller attendre dans la voiture. Il est méfiant, distant. Sa femme lui a parlé de moi, mais il m’ignore. Elle, elle est confiante, ouverte, elle ne craint rien. Elle est belle, mince, souple, elle semble si jeune pour être la mère de six enfants, l’aînée est restée au camp.
Le petit garçon a un statut particulier. Il va et vient, agaçant les filles, sans qu’aucune remarque ne lui soit adressée. Les filles, aussi, sont rudes dans leur façon de se parler : « Toi, la jumelle, tais toi ! ». C’est une lutte incessante pour se dire, pour être entendu.
Elles me font des dessins, elles veulent me montrer ce qu’elles savent faire : écrire, compter. Le petit coq veut prendre toute la place, il prétend tout savoir, et il se trompe. Sa mère lui donne la juste réponse à une question de calcul qu’il a introduit dans la conversation. Mais celui-ci conteste toute aptitude maternelle : « D’abord, toi, t’es nulle, tu sais rien ! ». Quand je lui fais remarquer, que quoi qu’il puisse en dire, c’est sa mère qui a raison, il est interloqué. Nous nous regardons,  va-t-il se fâcher, appeler son père à la rescousse ? Rien de tout cela, à mon tour d’être surprise. Du haut de ces cinq ans, il me jauge, longtemps. Et le voilà qui change complètement d’attitude, il interroge, demande des explications, et, il écoute avec attention.
Il n’y a plus de prospectus publicitaires sur le comptoir. La machine a fini de tourner, le linge est mis dans les baquets, les enfants s’installent puis ressortent de la voiture un grand nombre de fois. Les jumelles me donnent les dessins, tous les dessins. La voiture démarre, les mains s’agitent.
Le sèche-linge ronronne dans le silence de leur absence.

A l’office de tourisme, j’apprends que ce weekend il y a une manifestation, avec marché aux puces et autres réjouissances, qui est la cause de ce manque d’ébergement. J’ai du insister, pour avoir une liste des hôtels, ma dégaine sûrement, nous n’avons pas tous l’âme bohémienne.

Face à la gare, je trouve une chambre, que je réserve aussi pour demain.

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