Passer

Elle est assise sur un tabouret, dans la petite cour, devant la maison. Elle vient de perdre sa voisine, son amie, peut être sa sœur. Je le sais pour être passée en voiture, il y a deux jours. Impossible de doubler, la chaussée est si étroite, un fourgon bloquait le passage. L’un des hommes du village s’est empressé de venir me dire, qu’ici, une dame est morte.

Elle est là, assise, sur le petit tabouret

Le chapeau en paille chouchou 
Orné d’un ruban bleu 
Enfoncé profond jusqu’aux yeux 
Les mains croisées sur ses genoux 
Le corps prostré 
Elle répond à mon salut 
Un léger sourire.
  
C’est la petite fille qui est là 
Assise sur son tabouret 
Et qui pleure silencieuse 
Le départ d’un être aimé 
Qu’on connaissait depuis toujours 
Qui ne sera plus là
Chaque jour. 
  
Plus loin, plus loin encore 
La ligne d’horizon 
Petite fille écoute… 
Mais elle n’entend pas 
Pas encore 
Le jour s’approche 
Dans ce monde agissant. 

La plainte

Elle est là, assise sur le trottoir, son chapeau en paille chouchou sur la tête, un pansement barrant son font.

Près d’elle un jeune homme qui s’empresse de la quitter me soufflant : « Ça va mal… »

Il fait presque nuit, ce n’est pas prudent de rester ici, une voiture pourrait…

Elle s’en fout, elle ne veut pas rentrer chez elle, elle s’écoule en mots plaintifs, la souffrance n’a pas de pudeur. Elle raconte ce que l’on connaît trop bien.

Avancer coûte que coûte, engranger du grain pour l’hiver, se battre comme il faut le faire, et puis profiter, profiter de ce qui est Notre vie, que ça fait chacun la sienne. Et le temps a passé, les enfants ont grandi et s’en sont allés, tout ce qui donnait sens, ne reste que le vieux compagnon qu’on ne supporte plus, alors lui reprocher ses insuffisances, tous ses manquements, jusqu’au premier, qu’on a rien oublié.

Elle est celle qui voit ce qui ne va plus, les divorces, les maladies, les accidents. Elle regrette ce temps où, la famille ça voulait dire quelque chose tous ces dimanches qui rassemblaient en grands cercles élargis où, trois voir quatre générations vivaient dans le même îlot.

Et puis là, le frère qu’est mort, brutalement comme ça, ouvrant encore plus grand la béance en soi.

 

Écouter… écoulement de tous ces mots, évoquer son dieu qui fait la pluie et le beau temps, et même quand ça arrange le malheur de quelques méchants. Mais en cet instant, il n’a aucun pouvoir, c’est évident.

 

Là voilà qui se redresse, et décide de rentrer, elle ne veut pas que je l’accompagne, sa peine lui suffit.

Dans la nuit, elle s’enfonce, l’obscurité la grignote peu à peu.

 

Ces femmes…

Le 31 Mai 1999

 

Dominique marche avec moi, de Rejtons au petit pont, pour me mettre sur le chemin balisé. Elle me donne une coquille. Un peu grondeuse, elle me fait remarquer que c’est ainsi qu’on reconnaît le pèlerin. Je souris, et remercie. Au moyen âge, le pèlerin allait chercher la coquille St Jacques au cap Finistère, avant de s’en retourner. Celle-là attendra au fond du sac.

A Roquefort, je m’arrête chez Mme Loublié.  Bien avant que s’organise l’accueil des pèlerins dans la région, cette dame offrait le gîte et le couvert, elle garde le cachet à apposer sur la credencial. C’est la première fois que je fais un détour, et même un arrêt, pour officialiser ce document qui ne sera utile qu’en Espagne. Sur le camino,  impossible d’accéder aux gites  sans cette preuve tangible du cachet.

Tu as  ouvert la porte, toute petite et menue. Je t’écoutais. Dans le flot de tes paroles, et tu t’en excusais de parler tant, de me retenir, et je te rassurais, dans cette vague les souvenirs venaient se dire, et l’émotion aussi.
Ta mère qui ne savait pas lire : « Je lui apprenais, elle n’y arrivait pas. Je vois encore les larmes dans ses yeux ».
Toi, petite fille déplacée durant l’occupation en auvergne, que vous habitiez à Paris, et qu’il n’y avait pas grand-chose à manger. Toi, en manque des bras de ta mère, tu allais le soir sous un grand sapin, et lorsque le vent chantait dans les branches, tu lui confiais tout ton amour, qu’il s’envole jusqu’au cœur de la cité.
Je t’ai quittée, il le fallait bien, te prenant dans mes bras. Je t’ai demandé l’autorisation de t’embrasser, nous n’étions plus qu’une. Nous sommes cela, dans cette tension vivante, que nous comprenons si mal, voulant lui faire dire ! Alors qu’elle ne peut pas, elle agit.

J’ai quitté Roquefort, sans avoir fait les commissions prévues, il était trop tard.
Je filais bon train, lorsque je suis tombée sur Alain, il m’a remise sur le bon chemin. Je m’étais trompée, un peu plus bas, il venait vérifier la signalisation qui lui paraissait douteuse à cet endroit.
Pour le repas du midi, j’ai mangé les œufs durs que Dominique avait eu la bonne idée de me donner.

Arrêt à 16 heures, chez Maggy qui m’attendait, prévenue par les amis de Rejtons. Elle est veuve, elle vit seule dans cette maison. Ce soir donc, tête à tête féminin.
Je les aime, ces rencontres féminines, tout y est simple, connu, et doux.