Le réel …

Quel est donc le visage du réel ?

Nous savons que nos sens nous offrent des représentations variées, ainsi le monde perçu par la pieuvre n’est pas celui du dauphin, ni celui du chien, ni celui de l’homme.

Nous savons que selon l’état de la psyché humaine, il s’offre encore en des colorations qui influencent les actes.

Nous savons que les hommes s’affrontent pour des idées, qui ne sont  que des représentations du réel.

Nous savons que les sciences remettent en cause toutes les certitudes acquises.

 

Le chercheur découvre chaque jour, ses limitations de la vieille…

 

Le sens commun s’insurge devant ce fait : « Comment pourrions-nous vivre sans pouvoir décider et dire le réel, l’opposer à l’illusion, séparer le vrai et le faux ! »

C’est sûr, cela met à mal tous les systèmes de pouvoir qui trouvent leur justification dans l’assertion de vérités concernant le réel, cela nous met tous au même niveau, nous ne pouvons prétendre dire ce que Cela est, juste témoigner d’une subjectivité.

 

C’est ici, même, que s’élève le chant, bruissement d’un monde toujours nouveau, dont la seule loi est amour, mourir et naître d’instant en instant, anéantissant toutes les arrogances.

Toutes les discussions prennent fin, toutes les séparations s’effacent, en cette musique.

Naissance au cœur de la vague…

 

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Quand la petite graine quitte le grenier …

Quand ma Tristesse est née, je l’ai nourrie avec soin et j’ai veillé sur elle avec ma tendresse amoureuse.

Et ma Tristesse grandit comme toutes les choses vivantes : forte et belle et pleine de merveilleux délices. Et, nous nous sommes aimés, ma Tristesse et moi ; et nous aimâmes le monde qui nous entoure, parce que Tristesse avait un cœur tendre et le mien était tendre avec Tristesse.

Quand nous conversions, ma Tristesse et moi, nos jours étaient ailés et nos nuits remplies de rêves, parce que Tristesse avait un langage éloquent et le mien était éloquent avec Tristesse. Et quand nous chantions ensemble, ma Tristesse et moi, nos voisins s’asseyaient à leurs fenêtres et écoutaient, nos chansons étaient aussi profondes que la mer et nos mélodies pleines d’étranges souvenirs.

Quand nous nous promenions ensemble, ma Tristesse et moi, les gens nous fixaient avec des yeux affectueux et chuchotaient des mots d’une douceur exquise.

Et il y a ceux qui nous regardèrent avec envie, parce que Tristesse était noble, et j’étais fier de Tristesse.

Mais ma Tristesse mourut, comme toute chose vivante ; et seul, je suis réduit à méditer et à réfléchir.

Et, maintenant, quand je parle, mes mots tombent lourdement dans mes oreilles.

Et quand je chante, mes voisins ne viennent plus m’écouter.

Et quand je me promène dans les rues, personne ne me regarde plus.

Dans mon sommeil seulement, j’entends des voix disant avec compassion :

« Regardez, là dort l’homme qui a perdu Tristesse. »

 

Khalil Gibran, Le Fou