Puente La Reina

Le 11 Juin 1999

La marche a été agréable, chacun son rythme.
Nous nous retrouvons à Puente La Reina. Markus a rejoint notre duo, Rotraud fait le lien, tantôt elle parle allemand, tantôt français.
Le gîte se trouve à l’entrée du village. Devant les lits à trois étages, les uns contre les autres, je claustrophobe. Voilà qu’est venu le temps de l’immersion dans la moiteur des odeurs, c’est une question de lâcher prise à l’instinct de survie qui me fait animal solitaire.
En attendant ce grand moment qui va nous tenir enfermés dans ce dortoir exigu, nous sommes partis faire quelques achats pour le pique-nique de demain, visiter la ville aussi.

Une longue rue, des maisons anciennes ornées de blasons sculptés dans la pierre, nous nous dirigeons vers le pont.
Rotraud et Markus avancent d’un bon pas, bavards, bavards ces deux là, je traîne derrière. Les pieds bien sûr, mais aussi j’aime les suivre ainsi.
Je mastique avec application des graines de tournesols que je viens d’acheter. Markus se retourne, il m’adresse quelques mots en anglais que je ne comprends pas. « Il dit que tu ressembles au petit poucet, comme lui tu marques ton chemin ». Ah ça non, je ne jette pas au sol, je lui montre les épluchures que je garde au creux de la main. Il rit, tout joyeux. Effronterie de la jeunesse !
Nous atteignons le pont, très renommé, celui que nous franchirons demain. Rotraud s’extasie, elle aime les « ponts antiques », comme elle dit. Déjà, hier à Pamplume, elle les cherchait, on dirait qu’elle a fait tout ce voyage pour cette rencontre. Elle photographie l’envolée de pierres sous toutes ses coutures.

Plus tard, nous allons au restaurant. Sur le camino, les menus peregrino sont à des prix intéressants et le service se fait à une heure précoce pour les habitudes espagnoles. Dans ce pays on ne dîne pas avant 22 heures !
Mes deux compagnons, je l’ai déjà dit, ont plein de choses à se raconter. Moi, je découvre les avantages à ne pas être polyglotte, ne pas participer aux conversations sans froisser quiconque, sans se sentir obligé, c’est tout simple, un véritable espace de liberté. Les voix me bercent, elles se font musique.
Markus me fait face, le voici préoccupé, quelques informations à la télé suspendue au mur de la salle. Son visage juvénile s’assombrit, il semble en colère.
Je souris de le voir en tellement de sérieux. Je ne veux pas savoir ce qui se passe, cela changerait quoi ?
Markus me regarde maintenant avec insistance, je détourne les yeux, ce qui était léger, s’alourdit.

Nous sommes rentrés au gîte.
Sur le lit qui jouxte le mien, git Monica, la belle brésilienne.  Pas de chance ! Depuis hier, Monica a mal aux chevilles, et elle hurle sa douleur. Dans le gymnase hier c’était insupportable, alors dans ce réduit ! Rotraud m’a confié : « Cette fille, c’est incroyable, quand j’ai fait le chemin l’année dernière, il y en avait une, exactement comme elle, bruyante, névrosée, draguant tous les garçons, pleurant sur son sort… je ne supporte pas ce genre de fille ! »
Pour l’heure, elle tremble sur son lit, gémissant comme un grand blessé à sa dernière heure. Elle souffre, c’est sûr, tout en elle est souffrance de l’âme, alors le corps prend en charge. Nos regards se croisent, je questionne, lui propose mon duvet qu’elle refuse. Sa plainte s’amplifie, alors   je ne lui laisse pas le choix, avec fermeté je la couvre. L’effet est radicale, elle stoppe net et me regarde abruptement. Je soutiens ce regard.

Lorsque je reviens de la toilette, elle n’est plus dans son lit, ma double peau traîne au sol comme une vieille chaussette. Je ramasse mon précieux bien, la tête ailleurs.
Dans le hall, je viens de croiser un homme. Il arrive seulement, c’est le dernier à rejoindre le gîte. Il m’a parlé… étrange, comme parfois les corps se parlent si fort, si troublant.
Nous étions tous couchés comme sardines en boîte qu’il est entré, un félin dans la forêt profonde. Il s’est approché sans bruit du bloc où je loge au premier, et d’un bond léger, il a escaladé les trois étages. Enfin, c’est ce que je suppose, car un instant il était là tout près, la seconde suivante il n’y était plus, juste la trace de son parfum.

Dans la pénombre s’alourdissent chaleur, odeurs, chuchotements, jusqu’à remplir chaque centimètre cube. C’est une forme qui rampe, s’enfle, enserre tous les corps pour n’en faire plus qu’un, et brusquement de cet océan sans nom, s’élève un bruit terrible. Monica pousse son cri, des grognements tonitruants et absolument indescriptibles roulent dans tous les sens. Est-elle entrain de devenir cochon, celui qu’on égorge au petit matin ?
Plus un souffle, c’est dans notre silence à tous que la bête agonise. Nous voici, une fois encore, à l’unisson, dans une attention sans faille, à écouter la belle brésilienne.

 

La suite du voyage… je la laisse au silence…