Quand la petite graine quitte le grenier …

Quand ma Tristesse est née, je l’ai nourrie avec soin et j’ai veillé sur elle avec ma tendresse amoureuse.

Et ma Tristesse grandit comme toutes les choses vivantes : forte et belle et pleine de merveilleux délices. Et, nous nous sommes aimés, ma Tristesse et moi ; et nous aimâmes le monde qui nous entoure, parce que Tristesse avait un cœur tendre et le mien était tendre avec Tristesse.

Quand nous conversions, ma Tristesse et moi, nos jours étaient ailés et nos nuits remplies de rêves, parce que Tristesse avait un langage éloquent et le mien était éloquent avec Tristesse. Et quand nous chantions ensemble, ma Tristesse et moi, nos voisins s’asseyaient à leurs fenêtres et écoutaient, nos chansons étaient aussi profondes que la mer et nos mélodies pleines d’étranges souvenirs.

Quand nous nous promenions ensemble, ma Tristesse et moi, les gens nous fixaient avec des yeux affectueux et chuchotaient des mots d’une douceur exquise.

Et il y a ceux qui nous regardèrent avec envie, parce que Tristesse était noble, et j’étais fier de Tristesse.

Mais ma Tristesse mourut, comme toute chose vivante ; et seul, je suis réduit à méditer et à réfléchir.

Et, maintenant, quand je parle, mes mots tombent lourdement dans mes oreilles.

Et quand je chante, mes voisins ne viennent plus m’écouter.

Et quand je me promène dans les rues, personne ne me regarde plus.

Dans mon sommeil seulement, j’entends des voix disant avec compassion :

« Regardez, là dort l’homme qui a perdu Tristesse. »

 

Khalil Gibran, Le Fou