La plainte

Elle est là, assise sur le trottoir, son chapeau en paille chouchou sur la tête, un pansement barrant son font.

Près d’elle un jeune homme qui s’empresse de la quitter me soufflant : « Ça va mal… »

Il fait presque nuit, ce n’est pas prudent de rester ici, une voiture pourrait…

Elle s’en fout, elle ne veut pas rentrer chez elle, elle s’écoule en mots plaintifs, la souffrance n’a pas de pudeur. Elle raconte ce que l’on connaît trop bien.

Avancer coûte que coûte, engranger du grain pour l’hiver, se battre comme il faut le faire, et puis profiter, profiter de ce qui est Notre vie, que ça fait chacun la sienne. Et le temps a passé, les enfants ont grandi et s’en sont allés, tout ce qui donnait sens, ne reste que le vieux compagnon qu’on ne supporte plus, alors lui reprocher ses insuffisances, tous ses manquements, jusqu’au premier, qu’on a rien oublié.

Elle est celle qui voit ce qui ne va plus, les divorces, les maladies, les accidents. Elle regrette ce temps où, la famille ça voulait dire quelque chose tous ces dimanches qui rassemblaient en grands cercles élargis où, trois voir quatre générations vivaient dans le même îlot.

Et puis là, le frère qu’est mort, brutalement comme ça, ouvrant encore plus grand la béance en soi.

 

Écouter… écoulement de tous ces mots, évoquer son dieu qui fait la pluie et le beau temps, et même quand ça arrange le malheur de quelques méchants. Mais en cet instant, il n’a aucun pouvoir, c’est évident.

 

Là voilà qui se redresse, et décide de rentrer, elle ne veut pas que je l’accompagne, sa peine lui suffit.

Dans la nuit, elle s’enfonce, l’obscurité la grignote peu à peu.

 

Jouer au « jeu de l’amour »

La nuit s’installe peu à peu

Il joue, les figurines en plastique

S’entrechoquent violemment

Avec sa bouche il fait du bruit

Beaucoup de bruit.

 

 « Si tu jouais au jeu de l’amour

Tu aurais moins peur, tu sais… « 

 

Il s’arrête un instant de manier

Ses bonhommes monstrueux.

 

« Je suis le plus fort, je les bats tous !

Me répond-il d’un air décidé

Je suis le super héros ! « 

 

« Ah… et le super héros

Pourquoi ne joue-t-il pas au jeu de l’amour

Puisqu’il ne risque rien ? »

St Léonard de Noblat

Le 15 Mai 1999

 

Chaque jour, chaque pas, pour se rapprocher de l’essentiel… un corps qui a froid, qui a chaud, qui a faim, qui est fatigué, les sens en alertes. 
Chaque jour, chaque pas, pour se confronter à la folie qui l’habite, à la folie de cette espèce qui cherchant la sécurité dans la production de connu, n’a trouvé qu’une peur grandissante.
En ce jour, elle a cédé à la peur de manquer de nourriture. Les kilomètres, défilant sous ses pieds meurtris, ne traversant aucun village où se ravitailler,  elle s’inquiète. Elle n’a rien mangé, si ce n’est la soupe du soir, restent dix kilomètres pour atteindre Chatenet en Dogon. Qui sait, si elle y trouvera des commerces ouverts…
Le paysage charmant, la petite route qui monte et descend dans un joli cadre de verdure, ne parviennent à distraire l’émotion qui l’étreint. Marcher certes, mais pas le ventre vide ! Le bébé brailleur s’est réveillé, il réclame, son lait, son sein, il ne veut pas de cette incarnation qui fait le manque, il ne veut pas de cette naissance par l’inconnu.

Chatenet a été accueillante : boulangerie, mais aussi superette, boucherie,  église ouverte.Restaurée, elle se dit que ce n’était pas raisonnable, cette panique, qu’il n’y avait pas péril en la demeure.
Et puis, elle lâche le ronron des explications en justification, et sa cohorte de questions creuses.  Elle reprend le chemin d’un pas alerte.

L’après midi touche à sa fin. Où dormir ? Tout est privé, privé de liberté, en cette contrée. Pas un coin qui ne soit barbelé, et ce depuis Manicourt, pays d’élevage. Il reste bien quelques bois mais ils sont accrochés à des pentes raides, il y a bien des rivières mais les berges ne sont pas praticables.
Comme si la nature était en cage, un vrai camp de concentration avec des pics hérissés. La main de l’homme partout, écrasant la sauvagerie en une domestication servile. Et pour finir, c’est lui qui se retrouve en cage…

Je décide de rejoindre St Léonard de Noblat. Arrivée en ville je me renseigne pour un camping. La jeune fille, qui me reçoit au syndicat d’initiative, me donne les indications pour rejoindre le camping, elle me dit de m’y installer, même si celui-ci est fermé. Je lui laisse mon sac, et part découvrir la cité.
St Léonard libère les prisonniers, tous les prisonniers. Marcher sans le sac est vraiment une libération !
Le camping au bord de la Vienne est bien fermé, sans aucune hésitation j’entre et choisi un emplacement.