La plainte

Elle est là, assise sur le trottoir, son chapeau en paille chouchou sur la tête, un pansement barrant son font.

Près d’elle un jeune homme qui s’empresse de la quitter me soufflant : « Ça va mal… »

Il fait presque nuit, ce n’est pas prudent de rester ici, une voiture pourrait…

Elle s’en fout, elle ne veut pas rentrer chez elle, elle s’écoule en mots plaintifs, la souffrance n’a pas de pudeur. Elle raconte ce que l’on connaît trop bien.

Avancer coûte que coûte, engranger du grain pour l’hiver, se battre comme il faut le faire, et puis profiter, profiter de ce qui est Notre vie, que ça fait chacun la sienne. Et le temps a passé, les enfants ont grandi et s’en sont allés, tout ce qui donnait sens, ne reste que le vieux compagnon qu’on ne supporte plus, alors lui reprocher ses insuffisances, tous ses manquements, jusqu’au premier, qu’on a rien oublié.

Elle est celle qui voit ce qui ne va plus, les divorces, les maladies, les accidents. Elle regrette ce temps où, la famille ça voulait dire quelque chose tous ces dimanches qui rassemblaient en grands cercles élargis où, trois voir quatre générations vivaient dans le même îlot.

Et puis là, le frère qu’est mort, brutalement comme ça, ouvrant encore plus grand la béance en soi.

 

Écouter… écoulement de tous ces mots, évoquer son dieu qui fait la pluie et le beau temps, et même quand ça arrange le malheur de quelques méchants. Mais en cet instant, il n’a aucun pouvoir, c’est évident.

 

Là voilà qui se redresse, et décide de rentrer, elle ne veut pas que je l’accompagne, sa peine lui suffit.

Dans la nuit, elle s’enfonce, l’obscurité la grignote peu à peu.

 

L’enfant roi et la bête à trois têtes

L’enfant est là, nous avons sorti les chiens

Elle a couru devant, derrière

Me racontant ses petites histoires

Mots d’enfants, en images, qui découvrent le monde.

Avant qu’elle ne s’endorme, c’est moi qui lui en aie conté une

Celle de Bêtatête qui ne voulait pas que Pitou *

L’enfant roi n’entre dans le petit bois

Mais le gamin étourdit, enchante la bête à trois têtes

De la caresse du soleil

Des embruns du grand océan

De la musique du vent

Alors tout éblou-blou, tout ébloui, le monstre le laisse aller le chemin.

J’aime ce qui se dit là, corps et esprit se parlant en couleurs, en parfums

Chant silencieux de la nature…

L’enfant s’endort paisiblement

Mais dans ce premier sommeil, elle s’agite.

 

« Les enfants se battent contre toutes les misères »*

Oui, dans le bruissement du vivant, une plainte infinie

Je l’entends…

Le parfum du grand océan pollué des massacres

Le souffle du vent gémissant des famines

La lumière du grand astre voilée de nos peurs

 

* Ron Uribe

* Le Petit Bois De Pitou, Une histoire de Jean-Pierre Idatte, illustrée par Miche Trublin