Plume d’Éveil – Des mots (15)

– Longtemps je t’ai écouté comme enfant je lisais des histoires merveilleuses, celles qui me parlaient de ce que je ne trouvais pas dans mon entourage. L’enfant a renoncé à ce que cela soit possible, c’est étrange de découvrir ça… parce qu’aussi elle ne s’est jamais soumise. Elle est entrée dans une sorte de désespérance révoltée.

Et puis voilà que ces mots répétés inlassablement, enfin presque… (sourire), touchent en moi quelque chose de vivant, vibrant sous la peau.

Alors, ce matin, pour toi, toi par lequel, dans lequel nous partageons tant de choses :

 

Non pas qu’ils montrent

Une lune lointaine

Ces mots-là

Touchent du doigt.

 

Plus qu’une image

 Dans le silence

 En fait cela peut parler de tant de choses.

 

– Ben oui, tous les mots parlent de tout dans le même temps. Si tu les interprètes au moment où tu les lis, c’est parce que tu fais des liens probables, plus ou moins logiques. Mais n’importe quelle phrase dit le même chose que toutes les autres.

Tu te souviens, je te disais cela dans les débuts ?

 

– Oui, parce qu’il n’y a qu’une seule chose d’importante, et que tout y va. Tu disais : « C’est comme si on faisait des ronds dans l’eau, autour de cette chose pour en entendre quelque chose, et puis soudain on ne fait plus rien et c’est là. »

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Plume d’Éveil – Des mots (14)

– Mais Ron, les mots n’ont-ils pas le pouvoir de proposer de nouvelles représentations du monde ?

 

– Non. Je n’essaie aucunement de définir ou d’expliquer ce qu’est le monde au travers de ma perception, je n’utilise le langage que pour apaiser les esprits.

Agiter un chiffon devant les yeux pour canaliser une attention dispersée, cela se passe entre le chiffon et les yeux, et ne concerne aucunement une représentation du monde.

D’ailleurs, tu auras sans doute remarqué que quelque chose de rusé est contenu dans mes mots… c’est l’impossibilité de les utiliser pour toute représentation.

 

 – Les mots ont deux pouvoirs contraires : endormir et éveiller. C’est tout ce que les mots savent faire. (Sourires)…

 

– Les mots sont ton pire ennemi (Sourire)…

 

– Non, il sont ennemis de ceux qui se reposent sur eux.

 

– Parler est donc un problème ?

 

– Dire ce qui est évident oui, cela témoigne d’une grande faiblesse.

Plume d’Éveil – Des mots (13)

– Les mots, il ne faut pas prendre d’habitude avec eux, ils y perdent leur vitalité, à force de répétitions ils ne désignent plus rien.

Si l’on écoute vraiment ce qui se dit, sans bouger, c’est un autre mot qui vient, en adéquation avec ce changement en nous.

C’est très vivant ça, et comme ce qui est vivant, c’est beau.

 

– Oui.

 

– (Sourire), il arrive aussi, qu’un mot que l’on utilisait sans rien voir de ce qu’il désigne, ou une part si infime, devienne tout à coup lumineux… c’est comme une résurrection, la forme n’a pas changé.

à l’insu

à Zak Kostopoulos

OULAVIESAUVAGE

à Zak Kostopoulos

Ta mort a été filmée

sur un téléphone portable

de 10 ou 15 euros

jetable

et les images

les dernières images de toi

sont de mauvaise qualité :

grains sales

pixels gras

comme si ta mort était d’abord passée de mains en mains

avant d’arriver jusqu’à nous.

Tu avais sur toi

un briquet

et ta carte.

Certains meurent

en ayant conscience de mourir

mais peut-être n’y as-tu pas cru, toi,

as-tu refusé d’y croire

jusqu’à la fin ;

j’espérais

que tu étais effectivement « au moment des faits »

ce toxicomane chargé qu’ils t’accusaient d’être

(ce qui justifiait, à leurs yeux,

ta mise à mort)

pour que cette violence-là t’ait été épargnée ;

te voir mourir,

te savoir mourir de cette façon —

mais ce n’est pas le cas,

ce n’est malheureusement pas le cas :

les examens toxicologiques

publiés un peu plus d’un mois après ta mort

montrent que tes veines…

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Plume d’Éveil – Des mots (12)

– Mais tu sais les os sont dans les oreilles, pas dans la langue.

 

– Tu dis que ce sont les oreilles qui n’entendent pas ?

Tu dis aussi que les mots ne peuvent pas ?

 

– Quels que soient les mots, si les oreilles ne veulent pas, ce n’est pas audible.

Cependant, nous devons dire parce qu’une nécessité nous le suggère, sans attente d’être entendu.

Être entendu ne nous concerne pas.

Là doit être notre défi véritable : la simplicité.

Nous devons la produire, non pour nous-mêmes, ni pour nos semblables, mais parce que le monde nous la réclame.

Une fois produite, elle ne nous appartient plus, c’est au monde d’en faire ce qu’il choisit.

Plume d’Éveil – Des mots (11)

– Que se passe-t-il dans la rencontre qui puisse être mis en mots ? Ou cela ne se peut pas, du tout ?

 

– Ben tu peux mettre les mots que tu veux si tu ne te dupes pas en imaginant que tes mots transportent ce qui se vit. Lorsque les mots transportent, c’est que la charge n’est pas bien lourde.

Je veux parler d’une manière générale, comme on parle du dialogue de la conscience et de l’inconscient.

 

– J’attendrai de pouvoir faire ce que tu dis là, ces mots qui ne transportent pas.

 

– Tu n’as pas bien saisi mes mots, je pense…

 

– Si, je crois. Ces mots tu dis qu’ils n’existent pas, ils sont donc à inventer.

 

– (Rires), on peut toujours faire évoluer les mots.

 

– Oui, c’est le défi de l’intensité.

 

– Ils ne peuvent pas transporter l’essence.

 

– Je sais bien, le souffle du souffleur.